Le limes romain germanique

Carte du limes germanique

Carte du limes germanique Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

   Le limes romain constitue la frontière de l’Empire. Il s’étendait alors sur 5 000 km depuis la côte atlantique au nord de la Grande-Bretagne, traversant l’Europe jusqu’à la mer Noire, de là, il s’étendait encore jusqu’à la mer Rouge et l’Afrique du Nord, avant de revenir à la côte atlantique. Cependant dans cet article nous nous pencherons uniquement sur le limes de l’Europe continentale, longeant le Rhin puis le Danube. Les fouilles ont permis de dégager de nombreux vestiges des éléments qui bordaient cette frontière, tandis que d’autres parties sont, pour leur part, restées en place. Les zones forestières des massifs du Westerwald et du Taunus présentent les murs et fossés les mieux conservés. Les deux tronçons du limes en Allemagne couvrent une distance de 550 km depuis le nord-ouest de l’Allemagne jusqu’au Danube au sud-est du pays, c’est le monument romain le plus important en Europe. Il courait le long des Germanies et de la Rhétie. Le cordon de protection que représente le limes s’appuie sur des éléments naturels (le Rhin et le Danube par exemple), et sur des constructions romaines, on compte 150 forts et 900 tours de guet. Tours de guet qui semblent en général être souvent entourées d’un ou plusieurs fossés (les palissades sont moins attestées). Lorsqu’il ne suit pas des éléments topographiques stratégiques, le limes traverse souvent en ligne droite les forêts et les champs.

En 74 après J.-C., l’empereur Vespasien fit tracer une nouvelle route de Strasbourg à Tuttlingen, sur le Danube. Les territoires gagnés par les Romains sur la rive droite du Rhin reçurent le nom de Champs Décumates (Agri decumates), à peu près le triangle Coblence-Regensburg-Bâle.

Afin de faciliter les communications terrestres entre les parties occidentales et orientales de l’Empire et d’éliminer les risques d’invasions en Gaule, les empereurs des dynasties des Flaviens et des Antonins vont renforcer les positions romaines dans les Champs Décumates. Le point faible de la frontière devient ainsi le point fort du limes romain. Une nouvelle population, d’origine gauloise, fut installée dans des colonies agricoles et militaires, indépendantes des cités, contrairement à la règle générale. Elles furent abandonnées à la fin du IIIe siècle par manque d’effectifs.

Hadrien prolongea vers l’est, au nord du Main, la ligne des forts. De plus, les Romains construisirent une palissade ininterrompue en pieux de bois pointus destinée à protéger le chemin et les tours de guet du limes. Antonin fit porter en avant la ligne de défense au sud du Main. Néanmoins une fortification de cette longueur n’est efficace qu’en cas de stabilité dans les territoires barbares. Or, après 160, suite aux migrations des Goths, attestées par des textes romains, de la mer Baltique à la mer Noire, le monde barbare connaît de nombreuses transformations. Cela entraîne des destructions dans les campagnes et villes gauloises. Au cours de la seconde moitié du IIe siècle, des tours en pierres sont érigées en remplacement des tours en bois. De plus, les romains entreprennent d’installer les entrées de ces tours au premier étage, afin de renforcer le principe défensif de celles-ci. Ce système perdura pendant toute la période médiévale.

A la fin du IIe et au début du IIIe siècle, les Romains aménagèrent en plus, entre la palissade (vallum) et le chemin, un fossé (fossa) doublé d’un remblai (agger). Il semble qu’en Rhétie (Bavière), la pression exercée par les peuples germaniques était plus forte qu’en Germanie supérieure. En effet, les traces archéologiques montrent que la palissade est remplacée par un mur de pierre reliant tours et forts entre eux.

Reconstitution du fort de Saarburg

Fig. 2 : Reconstitution du fort de Saarburg CC BY-SA 3.0 de via Wikimedia Commons

Regardons de plus près un exemple concret de la recherche archéologique qui a permis d’établir une politique efficace de médiation culturelle, le camp de la Saalburg. Il fut reconstruit entre 1897 et 1907 sur d’anciennes fondations romaines, et est aujourd’hui ouvert aux visites.

L’emplacement est d’abord occupé par un premier fortin de bois, édifié pendant la guerre menée par l’empereur Domitien contre la tribu germanique des Chattes, en 83 apr. J-C. Ce fortin pouvait accueillir une garnison d’environ 150 soldats. Un second camp est mis en place vers 135 par l’empereur Hadrien. Sa superficie est 6 fois plus grande que le premier et s’inscrit dans sa volonté d’établir un limes défensif renforcé. Ce désir politique continuera sous ces successeurs et entre 160 et 190, le rempart en bois et pierre fut remplacé par une enceinte maçonné. Le camp actuel voudrait être la reconstitution aussi fidèle que possible de cette dernière construction. C’est pour cela que le fortin de Saalburg possède une enceinte rectangulaire aux coins arrondis, en effet il s’agit de la forme classique des camps militaires romains. Quatre portes sont édifiées en suivant les cardo et decumanus maximus du camp, chacune située au centre d’un des côtés. Ces portes sont défendues par deux tours rectangulaires de chaque côté. L’entrée principale fait face au sud, c’est-à-dire à l’opposé du limes. On la nomme porte prétorienne. Lors de la fouille du site, des blocs de pierres ont été identifiés comme appartenant au crénelage des murs d’enceinte du camp. Lors de la reconstitution du fortin seul deux baraques en bois ont été installées mais le camp n’était presque que constitué de bâtiments de ce type afin de pouvoir accueillir une centurie entière. Le camp comprenait également un dépôt de bagage, des réserves et le logement du centurion, qui lui était en dur.

Les Chattes font une nouvelle incursion en 162. Marc Aurèle va alors guerroyer pendant 14 ans sur le Rhin et le Danube (166-180). La pression des peuples germaniques augmentant il devient nécessaire d’installer des défenses vers l’intérieur des terres et de créer des points d’appui pour les troupes romaines dans les terres. Pendant la période d’anarchie militaire que va connaitre l’empire romain pendant le IIIe siècle, l’empire des Gaules (258-268) va chercher à assurer la défense du limes : Postumus installe sa capitale à Trèves. Francs et Alamans traversent le limes et prennent position en Gaule, les invasions de cette période sont plus des pillages aventureux que de vrais mouvements de population avec un désir de s’établir comme nous le verrons au IVe siècle. Après sa prise de pouvoir, Dioclétien réorganise la frontière et installe un césar, Constance Chlore, à Trèves. Dioclétien réforme aussi l’armée, il recrute parmi les paysans et les barbares. C’est aussi à cette période que le nombre de légions est multiplié par deux et que leur effectif est réduit et fixé à 1000 hommes. Constantin met en place la disposition tactique particulière des limitanei, souvent barbares. Ils étaient stationnés dans les forts et fortins du limes. Les meilleures troupes, comitatenses et palatini formaient une force armée d’intervention. Elles stationnaient à une certaine distance du limes.

En 355, les Alamans passent à nouveau le Rhin. Julien parvient à les vaincre à Strasbourg en 357, toutefois, dans les régions d’Alsace et de Lorraine, l’archéologie montre qu’aucune villa ne devait être reconstruite. La dernière opération outre-Rhin a lieu en 378, et en 381 la cour de Trèves est transférée à Milan. La phase de construction de monuments impériaux à Trèves prend donc fin. En 395 le siège de la préfecture des Gaules passe de Trèves à Arles, ce qui introduit définitivement à l’intérieur de la Gaule les tribus barbares jusqu’alors difficilement contenues en dehors des frontières. Après l’invasion des Huns de 376 le limes a déjà presque perdu tout intérêt militaire, et de grandes migrations vont suivre. Enfin à partir de 455, il n’y a plus aucune défense organisée le long du limes.

Arthur Denis


Site Institutionnel, conclusion des évaluations des Oranisations consultatives. Consulté le 26 mars 2015, URL:http://whc.unesco.org/fr/list/430/,

André Dubail, Consulté le 26 mars 2015, URL:http://www.crdp-strasbourg.fr/main2/albums/limes/dossier_fr.pdf

Office du tourisme allemand, Consulté le 26 mars 2015, URL:http://www.germany.travel/fr/villes-et-culture/patrimoine-mondial-de-lunesco/les-frontieres-de-lempire-romain-le-limes-de-germanie-superieure-et-de-rhetie.html

Raymond CHEVALLIER, « GERMANIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 mars 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/germanie/

Paul PETIT, « CONSTANTIN LE GRAND (285 env.-337) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 mars 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/constantin-le-grand/

Jean-Paul DEMOULE, Jean-Jacques HATT, « GAULE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 mars 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/gaule/

Olivier COLLOMB, « DÉCUMATES CHAMPS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 mars 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/champs-decumates/

Fig. 1 : Voir le descriptif de l’image dans le flickr du blog : https://www.flickr.com/photos/129977164@N07/16317674384/in/photostream/

Fig. 2 : WEINANDT Holger (2009), Saalburg-Haupteingang [en ligne]. Consulté le 26 mars 2015. URL : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/95/Saalburg_-_Haupteingang_2009.jpg

Des « invasions » aux « migrations », l’évolution vue au travers de représentations picturales

       Éloignons nous quelque peu du domaine archéologique, pour nous ouvrir sur une autre vision des migrations barbares, celle de l’art. Cet article aura en fait pour but de retracer l’évolution et les différentes visions des mouvements de populations barbares, au travers d’exemples picturaux. L’expression « Les Grandes Invasions » est encore couramment utilisée à l’oral comme à l’écrit, cependant la communauté scientifique tend à corriger cette vision à sens unique, fermée et qui apparait comme dépassée aux vues des recherches et connaissances actuelles, avec l’utilisation d’un terme moins connoté, les migrations. Il permet d’ouvrir sur plusieurs explications aux arrivées barbares dans l’Empire romain sans qu’elles ne soient obligatoirement dues à un désir de conquête guerrière.

© Eugène Delacroix (1847), Détail Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les Arts

© Eugène Delacroix (1847). Détail : Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les Arts

L’arrivée des Huns depuis l’est et les plaines asiatiques force  les peuples germaniques à se déplacer vers le limes de l’Empire. Au cours du IIIe et au IVe siècle, il devient courant que des populations barbares soient installées dans les provinces romaines. Certaines sont d’ailleurs fédérées et peuvent servir au sein de l’armée romaine, c’est le cas pour les Wisigoths ou les Francs dans les provinces gauloises. Ces arrivées ne ressemblent pas véritablement à ce que pourrait définir le terme « invasions », mais plutôt à de simples migrations de peuples contraints pour différentes raisons à quitter leur terre, pour s’installer ailleurs. D’autre part, on voit des peuples pénétrer dans l’Empire romain pour piller ses richesses par raids au IIIe siècle, mais ils ne s’installent pas sur les lieux et retournent généralement sur leurs terres. Enfin, on voit tout de même au cours du Ve siècle ce qui pourrait s’apparenter à la définition d’invasion, avec les différents sacs de Rome en 410 et en 455 par les Wisigoths d’Alaric Ier, puis les Vandales de Genséric, même si, là encore ils quittent l’Urbs par la suite et procèdent à des « sacs respectueux ».

La distinction que nous venons d’énoncer est assez ancienne du côté oriental du Rhin. En effet, quand les historiens et archéologues romanophones utilisaient encore l’expression des « Grandes Invasions » en bon héritier des auteurs antiques chrétiens, ceux germanophones préféraient celle de « migration barbares », Völkerwanderung. Et il est intéressant d’observer l’évolution de la représentation picturale des migrations barbares au sein de la partie romanophone.

© La invasion de los barbaros, Ulpiano Checa, 1887

© La invasion de los barbaros, Ulpiano Checa, 1887

Ulpiano Checa (1860-1916) est un peintre et graveur espagnol. Considéré comme un précurseur de l’impressionnisme, Checa est un maître de la représentation équine. Grand voyageur il nous laisse plus de 250 œuvres dont une qui nous intéresse particulièrement, La invasión de los bárbaros réalisée en 1887. Héritier de la pensée latine son tableau montre une arrivée violente de Barbares à chevaux et armés dans une ville romaine matérialisée par la représentation d’un temple romain classique. La technique et les couleurs utilisées augmentent l’impression de chaos qui illustrait au mieux la conception qu’avait les occidentaux des arrivées barbares jusqu’à la fin du XXe siècle. On trouve une certaine quantité de toiles de peintres français, italiens ou espagnols avec ces idées de destructions violentes à l’arrivée des peuples germaniques par exemple Invasions barbares de Théodore Chassériau, grand peintre français dont les maitres étaient Théophile Gautier et Eugène Delacroix .

La traversée du Rhin par les barbares © Dessin de Histoire de France en BD de Larousse

La traversée du Rhin par les barbares
© Dessin de Histoire de France en BD de Larousse

Cependant la représentation picturale des migrations va se modifier au sein de l’« ouest romain », cette évolution est visible avec le dessin tiré d’ « Histoire de France en BD » publié par Larousse. On voit véritablement l’illustration d’une migration d’un peuple, avec la représentation de Germains traversant le Rhin complètement durant l’hiver 406. Le fleuve étant gelé, les passages vers l’intérieur de l’Empire étaient plus nombreux ce qui a facilité les migrations. De plus, la rigourosité de l’hiver est d’ailleurs entendue comme une des raisons des mouvements des populations germaniques.

Les représentations germaniques des migrations barbares ne sont pas très nombreuses, il est donc compliqué d’étudier la vision artistique des peintres transrhénans sur cet épisode. Cependant, l’idée de Völkerwanderung a été intégrée par la plupart des historiens et archéologues d’aujourd’hui, germanophones ou non.

Paul Bacoup


Sources :

BLOEME Jacques, Les migrations germaniques (alias les invasions barbares) : les ostiques et les westiques [en ligne]. Consulté le 25 février 2015. URL : http://www.jacquesbloeme.fr/les-invasions-barbares.html

Cap Concours : réviser, s’évaluer, réussir, Les migrations barbares [en ligne]. Mis à jour en février 2015. Consulté le 25 février 2015. URL : http://www.cap-concours.fr/enseignement/preparer-les-concours/crpe-nouveau-concours/les-migrations-barbares-mas_his_08

Slideshare (2007), La fin de l’Antiquité [en ligne]. Consulté le 25 février 2015. URL : http://fr.slideshare.net/origene/la-fin-de-lantiquit