Armes de poing et éléments défensifs

          Chez les peuples « barbares » l’homme se définissait avant tout par son statut de guerrier. C’est la raison pour laquelle l’armement de ces peuples est une grande source d’informations sur leur organisation sociale et leur culture. Cet armement est la conséquence  d’un mélange de tradition et de savoir-faire de différentes régions : Germanie, Empire romain et Europe steppique. Des éléments d’armement d’une grande beauté se propagent au Ve siècle en occident ce qui permet à leur propriétaire de mettre en exergue leur richesse et leur pouvoir.

Nous nous pencherons principalement sur les Francs. L’armement de ce peuple est d’excellente facture et montre une grande maîtrise des techniques du métal. Cependant nous évoquerons d’autres peuples afin de pouvoir comparer ou approfondir certaines idées.

Nous commencerons par l’arme qui servira de symbole au peuple franc : la francisque.

Tête de francisque franque

Fig. 1 : Tête de francisque franque, retrouvée en Ille-et-Vilaine

Certains textes nous la présentent comme une hache à deux tranchants, cependant les fouilles archéologiques nous ont permis de déterminer que la majorité de ces haches présentait un tranchant unique et que les haches à deux tranchants, comme celles retrouvées sur le site de la Bussière-Étable, avaient un rôle plus cultuel et rituel. La francisque était une arme de jet, elle pouvait se lancer à courte portée sans avoir besoin de beaucoup d’amplitude. Elle servait sans doute aussi bien à blesser qu’à alourdir le bouclier et donc à fatiguer les combattants ennemis et ralentir leurs mouvements.

La framée est également une arme courante. Connue depuis longtemps chez les peuples germains comme javelot ou lance allongée, elle possède chez les Francs un fer plus large et plus court. Parfois cette pointe présente une forme caractéristique que l’on qualifie de feuille de saule, cette forme semble plus courante chez les Lombards à la fin de la période étudiées dans ce blog.

Le scramasaxe est une arme connue de tous les peuples germaniques, mais son utilisation est particulièrement répandue chez les Francs d’après le nombre de celles-ci retrouvé dans les tombes franques. Il ne faut cependant pas oublier que les Francs contrairement à d’autres peuples n’hésitaient pas à se faire enterrer avec l’ensemble de leur matériel et il faut donc nuancer ce fait (lire aussi : « Les coutumes funéraires en Gaule du IVe siècle au VIe apr. J.-C. »).

Scramasaxe en fer forgé, retrouvé en Bourgogne

Fig. 2 : Scramasaxe en fer forgé, retrouvé en Bourgogne

Le scramasaxe était un glaive court (entre 30 et 70 cm) à un seul tranchant et sans garde particulière. Les guerriers francs s’en servaient aussi à un usage domestique, néanmoins la physionomie de l’arme est clairement tournée vers la guerre comme le montre les petites rigoles favorisant les hémorragies une fois les chairs pénétrées. Si l’arme est aussi répandue c’est en partie en raison de son ancienneté, ainsi Tacite (Ier-IIe s. apr. J.-C.) l’évoque sous le terme de brevis gladius. Des recherches récentes ont mis en avant des lames à un tranchant très lourdes et sans doute maniées à deux mains, il est néanmoins difficile d’établir pour l’instant si ce sont des scramasaxes particuliers ou des épées de l’époque.

Enfin l’arme la plus importante semble être l’épée. La lame est symétrique, à deux tranchants et à pointe, et permet de frapper de taille ou de pointe. Cette épée peut être aussi bien utilisée par les cavaliers que par les fantassins. Son histoire est ancienne, elle remonte à l’Âge du Bronze, l’épée portée par les peuples barbares présente des caractéristiques similaires à celle des époques de l’Âge du Fer (l’Hallstatt et la Tène dans ces régions). Chez les auxiliaires germaniques, elle se nomme spatha (ou semispatha pour les plus courtes) et est introduite dans les légions romaines avec eux. Les épées ordinaires font entre 4 et 5 cm de large et 75 à 90 cm de long en comprenant la poignée qui fait elle-même entre 8 et 11 cm. Ces épées étaient rangées dans des fourreaux souvent décorés (l’épée de Childéric Ier). Ce fourreau était en bois ou en écorce souple revêtu de cuir. Ces fourreaux pouvaient servir de marqueurs sociaux comme le laisse supposer certaines fouilles à l’image de l’épée trouvée à Altussheim dont le fourreau est recouvert de feuilles d’or. L’épée aura, au cours de la période médiévale, une forte connotation symbolique, le terme « brandir » découlant de brando en italien et désignant les épées longues des Lombards.

Les peuples barbares possédaient également un équipement défensif avancé. L’élément principal étant le bouclier qui leur permettait de recourir à la tactique du mur de bouclier. Le bouclier a également un aspect rituel, son obtention lance la carrière d’un guerrier franc. Ainsi lors des réunions c’est en frappant l’umbo (partie métallique centrale en relief) que l’on donne son approbation et c’est également sur le bouclier que les guerriers sont emmenés une fois morts. Ce bouclier est formé de latte de bois le plus souvent recouvert de cuir, peut-être peint, tandis que l’umbo et la manipule (poignée) sont en fer. La forme du bouclier pouvait être ronde ou elliptique.

Un autre élément défensif important est l’armure. Celle-ci est rarement retrouvée mais semble attestée par les textes pour l’ensemble des peuples. Cette armure peut prendre différente forme. Cependant la forme la plus exceptionnelle reste la cotte de maille. Sa particularité vient de sa rareté jusqu’à la période carolingienne. Elle présente une difficulté technique certaine, étant composée de 35 000 à 40 000 anneaux. Le fait de ne pas les retrouver est dû à leur réutilisation, pour des raisons économiques ou symboliques. On a également la trace de thorax qui est une cuirasse en écailles métalliques. Il était plus rapide et plus facile à réaliser, mais protégeait moins bien, surtout des coups de pointes.

Représentation de barbare portant des armures en mailles sur la colonne trajane à Rome

Fig. 3 : Représentation de Barbares portant des armures en mailles sur la colonne Trajane à Rome

L’origine de la cotte de maille semble être sarmate comme l’indiquent des fragments retrouvés dans des sépultures de ce peuple en Europe de l’Est ou la fresque de Kertch du IIe siècle apr. J.-C.

Enfin les casques barbares seraient, eux aussi, originaires des Sarmates. Ces derniers portaient en effet des casques coniques. Les types de casque sont multiples comme le montrent les différentes trouvailles archéologiques (calotte de Trivières dans le Hainaut, casque de fer damasquiné de Baldenheim, casque de bronze repoussé de Vézeronce). Les archéologues en ont retrouvés assez peu dans les sépultures. On peut alors émettre l’hypothèse que le mobilier rituel devait être le mobilier offensif et le bouclier pour son rôle particulier dans la vie du guerrier comme vu précédemment. Le mobilier défensif ne devait pas être mis en avant au moment du décès de son propriétaire.

Arthur Denis


Sources :

COUMERT Magali et DUMEZIL Bruno, Les royaumes barbares en occident [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://books.openedition.org/editionsehess/277?lang=fr

LOMBARD Maurice, Les grandes invasions et l’évolution des métallurgies (ve-viie siecles) [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.cairn.info.ezproxy.univ-paris1.fr/feuilleter.php?ID_ARTICLE=PUF_COUME_2014_01_0062

Publié par Lutece, L’installation des Francs en Gaule [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.e-stoire.net/article-30323283.html

Lucien MUSSET, « FRANCS  », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/francs/

Fig. 1 :  Francisque du Vè-VIIè siècle sans douille. [en ligne]. Consulté le 7 avril 2015. URL :http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/joconde_fr?ACTION=RETROUVER&FIELD_98=TOUT&VALUE_98=francisque&NUMBER=156&GRP=0&REQ=%28%28francisque%29%20%3aTOUT%20%29&USRNAME=nobody&USRPWD=4%24%2534P&SPEC=5&SYN=1&IMLY=&MAX1=1&MAX2=1&MAX3=200&DOM=All

Fig. 2 : Scramasaxe de type proche du « Schmalsax » du VIè siècle.  [en ligne]. Consulté le 7 avril 2015. URL :http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/joconde_fr?ACTION=RETROUVER&FIELD_98=TOUT&VALUE_98=francisque&NUMBER=156&GRP=0&REQ=%28%28francisque%29%20%3aTOUT%20%29&USRNAME=nobody&USRPWD=4%24%2534P&SPEC=5&SYN=1&IMLY=&MAX1=1&MAX2=1&MAX3=200&DOM=All

Fig. 3 : Relief de la colonne trajane représentant  un affrontement entre la cavalerie romaine et des cavaliers sarmates. [en ligne]. Consulté le 7 avril 2015. URL : « Colonne trajane 1-29 » par Cassius Ahenobarbus — Travail personnel. Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons – URL : http://fr.wikipedia.org/wiki/Reliefs_de_la_colonne_Trajane#/media/File:Colonne_trajane_1-29.jpg

Des « invasions » aux « migrations », l’évolution vue au travers de représentations picturales

       Éloignons nous quelque peu du domaine archéologique, pour nous ouvrir sur une autre vision des migrations barbares, celle de l’art. Cet article aura en fait pour but de retracer l’évolution et les différentes visions des mouvements de populations barbares, au travers d’exemples picturaux. L’expression « Les Grandes Invasions » est encore couramment utilisée à l’oral comme à l’écrit, cependant la communauté scientifique tend à corriger cette vision à sens unique, fermée et qui apparait comme dépassée aux vues des recherches et connaissances actuelles, avec l’utilisation d’un terme moins connoté, les migrations. Il permet d’ouvrir sur plusieurs explications aux arrivées barbares dans l’Empire romain sans qu’elles ne soient obligatoirement dues à un désir de conquête guerrière.

© Eugène Delacroix (1847), Détail Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les Arts

© Eugène Delacroix (1847). Détail : Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les Arts

L’arrivée des Huns depuis l’est et les plaines asiatiques force  les peuples germaniques à se déplacer vers le limes de l’Empire. Au cours du IIIe et au IVe siècle, il devient courant que des populations barbares soient installées dans les provinces romaines. Certaines sont d’ailleurs fédérées et peuvent servir au sein de l’armée romaine, c’est le cas pour les Wisigoths ou les Francs dans les provinces gauloises. Ces arrivées ne ressemblent pas véritablement à ce que pourrait définir le terme « invasions », mais plutôt à de simples migrations de peuples contraints pour différentes raisons à quitter leur terre, pour s’installer ailleurs. D’autre part, on voit des peuples pénétrer dans l’Empire romain pour piller ses richesses par raids au IIIe siècle, mais ils ne s’installent pas sur les lieux et retournent généralement sur leurs terres. Enfin, on voit tout de même au cours du Ve siècle ce qui pourrait s’apparenter à la définition d’invasion, avec les différents sacs de Rome en 410 et en 455 par les Wisigoths d’Alaric Ier, puis les Vandales de Genséric, même si, là encore ils quittent l’Urbs par la suite et procèdent à des « sacs respectueux ».

La distinction que nous venons d’énoncer est assez ancienne du côté oriental du Rhin. En effet, quand les historiens et archéologues romanophones utilisaient encore l’expression des « Grandes Invasions » en bon héritier des auteurs antiques chrétiens, ceux germanophones préféraient celle de « migration barbares », Völkerwanderung. Et il est intéressant d’observer l’évolution de la représentation picturale des migrations barbares au sein de la partie romanophone.

© La invasion de los barbaros, Ulpiano Checa, 1887

© La invasion de los barbaros, Ulpiano Checa, 1887

Ulpiano Checa (1860-1916) est un peintre et graveur espagnol. Considéré comme un précurseur de l’impressionnisme, Checa est un maître de la représentation équine. Grand voyageur il nous laisse plus de 250 œuvres dont une qui nous intéresse particulièrement, La invasión de los bárbaros réalisée en 1887. Héritier de la pensée latine son tableau montre une arrivée violente de Barbares à chevaux et armés dans une ville romaine matérialisée par la représentation d’un temple romain classique. La technique et les couleurs utilisées augmentent l’impression de chaos qui illustrait au mieux la conception qu’avait les occidentaux des arrivées barbares jusqu’à la fin du XXe siècle. On trouve une certaine quantité de toiles de peintres français, italiens ou espagnols avec ces idées de destructions violentes à l’arrivée des peuples germaniques par exemple Invasions barbares de Théodore Chassériau, grand peintre français dont les maitres étaient Théophile Gautier et Eugène Delacroix .

La traversée du Rhin par les barbares © Dessin de Histoire de France en BD de Larousse

La traversée du Rhin par les barbares
© Dessin de Histoire de France en BD de Larousse

Cependant la représentation picturale des migrations va se modifier au sein de l’« ouest romain », cette évolution est visible avec le dessin tiré d’ « Histoire de France en BD » publié par Larousse. On voit véritablement l’illustration d’une migration d’un peuple, avec la représentation de Germains traversant le Rhin complètement durant l’hiver 406. Le fleuve étant gelé, les passages vers l’intérieur de l’Empire étaient plus nombreux ce qui a facilité les migrations. De plus, la rigourosité de l’hiver est d’ailleurs entendue comme une des raisons des mouvements des populations germaniques.

Les représentations germaniques des migrations barbares ne sont pas très nombreuses, il est donc compliqué d’étudier la vision artistique des peintres transrhénans sur cet épisode. Cependant, l’idée de Völkerwanderung a été intégrée par la plupart des historiens et archéologues d’aujourd’hui, germanophones ou non.

Paul Bacoup


Sources :

BLOEME Jacques, Les migrations germaniques (alias les invasions barbares) : les ostiques et les westiques [en ligne]. Consulté le 25 février 2015. URL : http://www.jacquesbloeme.fr/les-invasions-barbares.html

Cap Concours : réviser, s’évaluer, réussir, Les migrations barbares [en ligne]. Mis à jour en février 2015. Consulté le 25 février 2015. URL : http://www.cap-concours.fr/enseignement/preparer-les-concours/crpe-nouveau-concours/les-migrations-barbares-mas_his_08

Slideshare (2007), La fin de l’Antiquité [en ligne]. Consulté le 25 février 2015. URL : http://fr.slideshare.net/origene/la-fin-de-lantiquit