Le travail du métal chez les peuples barbares

     Nous allons dans cet article étudier les différentes techniques du travail du métal utilisées chez les peuples barbares. Nous verrons tout d’abord les techniques métallurgiques et deux types d’objets particuliers, puis les techniques d’orfèvrerie courantes.

Dans l’aire géographique qui nous intéresse, deux techniques métallurgiques majeures ont été employées ; la trempe, utilisée par les Gallo-Romains et bientôt abandonnée par les Francs et le recuit, technique principale utilisée pendant les grandes migrations. Le recuit vient de l’Altaï et du Caucase et s’est transmis chez les différents peuples aux cours de l’Antiquité tardive. Cette technique sera utilisée pendant toute la période du Haut Moyen Âge. Le minerai est placé dans une structure maçonnée, le « bas foyer » ou « four catalan ». On y mêle du charbon de bois dont la combustion est activée par un système de soufflerie. Le produit ferreux obtenu est un agglomérat de pâte et de scories. Afin de retirer les impuretés, le forgeron va utiliser le martelage à chaud prolongé. C’est-à-dire une succession de chauffes et de martelage lors de nouvelles carburations superficielles. On obtient alors un acier par recarburations successives du fer. L’artisan pouvait ainsi obtenir des nuances de dureté du métal. Les forgerons des peuples barbares utilisaient un métal doux, malléable, peu fragile et ajoutaient des morceaux d’acier plus durs pour les parties extérieures comme nous le verrons dans les exemples suivants. La trempe permet d’obtenir un résultat similaire mais de moins bonne qualité. La technique mise en place chez les peuples barbares permettait d’atteindre des qualités de métal assez proches de celles obtenues par la technique du creuset, alors présente uniquement dans les zones d’Extrême-Orient. L’acier obtenu est d’une meilleure qualité que le fer pur car il présente une solidité et une élasticité supérieure, en plus d’une faible température lors des phases de travail de la matière.

Cependant un des problèmes majeurs de cette production est sa faible rentabilité par rapport à la quantité de bois utilisée. En effet, la permanence d’une source de chaleur entraîne un besoin important de charbon et de bois. Cela entraîna le début du déboisement de certaines régions, principalement dans le nord de l’Europe.

Le minerai est présent dans la zone allant de la région rhénane et les Ardennes jusqu’au Massif Central. Les calcaires jurassiques sont riches en minerais d’oxyde de fer, ce qui entraîne une exploitation massive de ceux-ci dans ces régions depuis l’Âge du Fer.

La francisque, décrite ici, est formée d’un métal peu recarburé et donc plus souple. On y ajoute alors des petites parties de métal recarburé, plus solide. Cette incorporation est faite par rajouts successifs au martelage qui va écraser et lier les deux métaux d’après les recherches d’Édouard Salin. Le tranchant va donc être dur et peut facilement être aiguisé tandis que le cœur souple permet d’encaisser les chocs subis lors du lancer.

Coupe schématique situant les techniques de fabrication de la francisque et du scramasax

Fig. 1 : Coupe schématique situant les techniques de fabrication de la francisque et du scramasaxe

Le scramasaxe, expliqué ici, va subir un traitement différent et plus complexe. L’arme ne va pas être composé d’un cœur sur lequel on vient apposer du métal plus carburé mais de cinq zones métalliques alternées, deux de métal souple et trois de métal carburé à plus de reprise, plus proche d’un acier. Les deux zones externes vont ici aussi être carburées pendant le réchauffage du métal et le travail de forge. Le fil de la lame est particulièrement travaillé par une série de recuits et de forgeages, ce qui donne un aspect vermiculé. Ce travail précis a pour but de permettre à l’arme d’être aiguisée plus facilement et de ne pas s’user trop rapidement. La partie centrale dure est entourée par soudure de deux bandes de métal très doux permettant encore une fois de rendre l’arme plus élastique et de limiter les risques de casses. Ces zones « molles » étaient renforcées par un travail de cémentation. Ces techniques se rapprochent du damassage et seront également appliquées sur la plupart des épées franques, montant une avancée technique certaine de ces peuples, sans doute la conséquence d’une richesse des échanges entre les différentes cultures au cours de l’Antiquité tardive.

Enfin un autre aspect du travail du métal est celui effectué pour les plaques métalliques des parures retrouvées dans de nombreuses tombes. Les plaques de fer sont travaillées à partir d’une tôle de 4 à 6 mm d’épaisseur. Ces plaques sont martelées de façon répétitive à froid ou à chaud afin de permettre une solidité de l’ensemble. Les contours sont ensuite découpés afin d’obtenir une régularité des éléments et d’effacer les marques du martelage. Des mélanges de métaux sont décelés par l’étude des parures. La plaque intérieure est un acier doux laissé lisse et, par soudure, on rajoute un acier dur et plus fin qui portera le décor.

Ce décor fait appel à des techniques d’orfèvrerie dont certaines sont connues depuis la Protohistoire en Europe. (Pour approfondir sur l’orfèvrerie voir ici).

Pommeau d'épée avec placage d'argent © V. Brunet et J-J. Bigot, Inrap

Fig. 2 : Pommeau d’épée avec placage d’argent
© V. Brunet et J-J. Bigot, Inrap

Des feuilles d’argent peuvent être appliquées par placage. C’est-à-dire que l’orfèvre travaille au préalable le support de fer en y pratiquant des sillons puis il martèle des feuilles d’argent sur le support pour permettre l’adhérence des deux matériaux. La feuille d’argent peut également être appliquée par estampage, la feuille est alors mis en relief préalablement, souvent sur une matrice en bois. Puis elle est montée sur la plaque de fer et maintenu à celle-ci en enrobant les rebords de la plaque de métal avec les bords de la feuille d’argent.

Une autre méthode utilisée par les peuples barbares est l’incrustation. Cette technique demande encore une fois un travail préalable du support métallique, en y gravant des sillons. Ils permettent aux filets du métal de décoration d’adhérer de façon plus efficace. Le fil est battu à l’aide d’un poinçon fin pour bien pénétrer dans la plaque. Sur les éléments de grandes surfaces, des sillons sont juxtaposés et plusieurs fils sont battus jusqu’à se joindre. Cette incrustation nécessite un travail à froid et ne s’effectue qu’avec des opérations mécaniques. On finalise la plaque en la polissant et en la brunissant grâce au feu, ce qui permet aux incrustations de ressortir sur un fond sombre.

Enfin deux techniques de cette période n’ont pas été abordé ici bien qu’utilisé, principalement par les Francs.

Abeilles de Childéric Ier, un exemple de d'orfèvrerie cloisonné

Fig. 3 : Abeilles de Childéric Ier, un exemple de d’orfèvrerie cloisonné

La première est l’étamage qui d’après le travail d’E. Salin n’apparait qu’au VIe siècle comme le montre la plaque-boucle de Villey-Saint-Étienne qu’il a découvert. Et le cloisonné qui consiste à incruster des pierres précieuses tel que le grenat par un liant d’orfèvre (alliage de sable et de carbonate de soude).

Arthur Denis


Sources :

LAFAURIE Jean, Trouvailles de monnaies franques et mérovingiennes en Seine-Maritime (Ve-VIIIe siècles) [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/annor_0570-1600_1980_hos_12_1_3847

COUMERT Magali et DUMEZIL Bruno, Les royaumes barbares en occident [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://books.openedition.org/editionsehess/277?lang=fr

LOMBARD Maurice, Les grandes invasions et l’évolution des métallurgies (ve-viie siecles) [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.cairn.info.ezproxy.univ-paris1.fr/feuilleter.php?ID_ARTICLE=PUF_COUME_2014_01_0062

Fig. 1 : d’après E. Salin, Rhin et Orient : ii. Le fer à l’époque mérovingienne, Paris, 1943, fig. 8 [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://books.openedition.org/editionsehess/docannexe/image/277/img-6.jpg

Fig. 2 : Pommeau d’une épée travaillée à l’argent. © V. Brunet et J-J. Bigot, Inrap [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Ressources/Dossiers-multimedias/Chronologie/Chronologie-des-periodes-de-l-histoire-et-de-l-archeologie/p-12507-Fiches-chronologiques-version-texte-.htm?rub_id=7&periode_id=10

Fig. 3 : « Abeilles de Childéric Ier » par Romain0 — Bibliothèque nationale de France. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Abeilles_de_Child%C3%A9ric_Ier.jpg#/media/File:Abeilles_de_Child%C3%A9ric_Ier.jpg

L’art chez les peuples Anglo-saxons

  Dans cet article nous allons tenter d’aborder certaines expressions artistiques caractéristiques de la période des migrations barbares. Nous étudierons en particulier les formes d’arts des peuples ayant colonisé les îles britanniques. Nous présenterons un de ces célèbres artefacts, puis nous mettrons en avant une des principales problématiques liées à l’art anglo-saxon, la question de l’origine de la richesse artistique de la région du Kent.

Quand ils s’établissent sur les îles britanniques, les artisans anglo-­saxons se servent de modèles gallo­-romains. Ces modèles les inspirent tant pour les décors que pour les techniques de fabrication. Ils sont principalement des garnitures de ceintures en bronze du IVe siècle, issues des auxiliaires germaniques de l’armée romaine de Bretagne. En effet, ils vont s’intégrer aux migrants lorsque la domination romaine sur les îles va s’effondrer. Ces plaques-­boucles sont principalement moulées et présentent généralement des motifs géométriques (en entrelacs) et zoomorphes, animaux marins (dauphins) ou terrestre (chevaux par exemple).

Fig.1 : Fibule de Sarre. Licensed under CC BY-SA 4.0 via Wikipedia

Cette forme d’art va être définie par le chercheur scandinave Bernhard Salin en 1904 comme le style I qui perdura dans les îles Britanniques jusqu’à la fin du VIe siècle. Cet art est alors uniquement païen, les peuples Anglo-­saxons n’ayant pas encore été convertis. Les artefacts qui le composent sont majoritairement issues de sépultures. Dans le style I, les animaux sont présentés de façon particulière, les décors animaliers se rapprochent des entrelacs de l’Antiquité tardive évoqués dans l’ouvrage d’Henri­-Irénée Marrou Décadence romaine ou Antiquité tardive. Les animaux sont tordus, exagérés, les corps sont divisés et les différentes parties anatomiques se retrouvent dispersées sur l’œuvre. Ces corps fragmentés vont remplir l’ensemble de l’espace disponible dans la pièce d’art. Il est possible d’effectuer un rapprochement avec des œuvres d’art scandinaves de la même période. Ces décors moulés vont inspirer le « quoit­-brooch style« , dont la fibule de Sarre est le principal exemple. Il est donc possible de faire une nette distinction dans la stylisation des motifs zoomorphes entre ceux de la période romaine tardive, qui présentent des figures animales très naturalistes, et ceux de la période postérieure aux migrations des peuples Anglo-­saxons.

Cet art animalier n’est pas le seul à se développer, en effet de nouveaux types de fibules caractéristiques sont utilisés pour les parures féminines. Elles sont réalisées en bronze doré ou en argent avec la technique de la cire perdue. C’est en partie grâce à ces parures qu’il est possible pour les chercheurs de définir des variations régionales. Ces variations régionales peuvent avoir différentes causes comme nous le verrons plus loin. La majorité de ces objets sont des fibules ansées asymétriques qui s’inspirent des fibules cruciformes portées par les représentants de l’Empire romain.

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Fig.2 : « Saucer brooch » plaqué d’argent

Les fibules cruciformes angles sont souvent qualifiées de « baroques ». Elles présentent des contours mouvementés et une ornementation très riche. Tandis que les Saxons produisent des fibules en forme de coupelle (saucer brooches) montrant des motifs géométriques, exécutées en imitant la taille biseautée, ou de masques humains, recouvert de feuilles de métal travaillées au repoussé.

L’orfèvrerie cloisonnée est un autre élément important de l’art anglo­-saxon. Elle atteint au sein des îles britanniques un niveau technique très avancé. Cette technique vient des régions danubiennes. Il ne s’agit au début que d’un complément d’ornementations pour les fibules avant de se développer à de nombreux types d’objets. Ces derniers vont alors montrer des grenats et du verre coloré montés dans des cloisons de métal soudées.

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Fig.3 : Fibule carrée plaquée d’argent

Nous allons maintenant essayer de présenter rapidement un objet particulier de l’art anglo­-saxon. C’est une fibule trouvée dans une sépulture féminine sur l’île de Wight. Cette fibule est couverte de représentations stylisées de vingt­-quatre animaux ou bêtes mythiques. On n’y retrouve des têtes d’oiseaux, des masques humains ou bien des êtres hybrides. Certains de ces éléments apparaissent de façon claire, comme les faces sur les lobes circulaires situés au­dessous de la fibule. Cependant certaines formes ne s’appréhendent qu’avec une recherche plus avancée. Ainsi quand la fibule est mise à l’envers des profils de visages apparaissent, donnant une certaine ambiguïté à l’œuvre qui est un des marqueurs importants du style I. Il est nécessaire de déchiffrer les motifs présents afin d’acquérir une compréhension globale de l’œuvre. Ce style artistique pouvait également transmettre un message. Une fois les tous éléments décryptés, des messages pouvant être symboliques ou de véritables récits sont identifiés. Dans la forme en losange au bas de la fibule on voit un visage barbu et casqué situé sous deux oiseaux. Il semble représenter le dieu germanique Woden accompagné de ces corneilles. Une hypothèse majeure place la représentation divine avec ses animaux sacrés comme ayant le but d’offrir une protection au porteur de la fibule, à l’instar d’une amulette.

Enfin, il est intéressant d’examiner la région de Kent. En effet, elle présente une richesse archéologique unique et les pièces retrouvées dans cette zone sont d’un niveau technique bien plus élevé et précoce par rapport au reste de la Bretagne romaine. Ainsi la thèse de Nils Aberg définit les trouvailles d’objets de cette qualité comme la conséquence des différentes relations commerciales de l’époque. Cette qualité et ce décor particulier viendrait de nouveaux liens avec les peuples Franc et Frison situés le long de la mer du Nord et à l’embouchure du Rhin. Des liens étroits ont été mis en avant dans les siècles qui suivirent par les recherches d’E. T. Leeds entre les éléments de la tombe de Taplow dans le Kent et la région de Coblence et Dusseldorf. Ces liens sont marqués par des fibules rondes aux décors spiralés, cruciformes ou à bras égaux avec un pied zoomorphe. Dans notre région, ces fibules évolueront pour données des exemplaires à tête rectangulaire et à pied zhomboïdal qui se propageront dans l’ensemble des îles britanniques. Toutefois d’autres recherches travaillant sur la différence entre le Kent et les autres zones de migrations des îles britanniques, montrent qu’elle viendrait de la diversité de populations migrantes. Ainsi le Kent aurait été colonisé par des groupes Jutes, expliquant les importantes différences qualitatives du travail d’orfèvrerie par rapport aux autres régions, la richesse des éléments de parure (grenats, perles et saphirs) et un art steppique plus marqué dans les décors gravés.

L’art des îles britanniques durant le Ve et le VIe siècle est donc unique, tout en s’inspirant des arts germaniques, scandinaves, romains et celtiques. Il présente aussi les dernières formes d’art païen du nord­-ouest de l’Empire qui sera bientôt entièrement évangélisé, avec le développement du style II qui sera profondément religieux durant tout le Haut Moyen Âge.

Arthur Denis


Sources :

Boundless. “Britain: The Celts and the Anglo­Saxons.”Boundless Art History [en ligne]. Mise à jour le 14 novembre 2014. Consulté le 06 avril 2015. URL : https://www.boundless.com/art-history/textbooks/boundless­art­history­textbook/early­medieval­europe­18/barbarian­art­118/britain­the­celts­and­the­anglo­saxons­514­11010/

Rosie WEETCH, « Decoding Anglo­Saxon art », British Museum [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://blog.britishmuseum.org/2014/05/28/decoding­anglo­saxon­art/

Patrick PÉRIN, « ANGLO­SAXON ART », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.universalis­edu.com/encyclopedie/art­anglo­saxon/

Les techniques de l’orfèvrerie, Les techniques antiques : Le cloisonné [en ligne]. Consulté le 16 avril 2015. URL : https://techniquesorfevrerie.wordpress.com/2015/03/25/les­techniques­antiques-le­cloisonne/

Fig.1 : « Sarre BroochDSCF9233 » de Johnbod. Licensed under CC BY-SA 4.0 via Wikipedia. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://en.wikipedia.org/wiki/File:Sarre_BroochDSCF9233.JPG#/media/File:Sarre_BroochDSCF9233.JPG

Fig.2 : Silver-gilt saucer brooch, British Museum [en ligne] . Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.britishmuseum.org/explore/highlights/highlight_objects/pe_mla/s/silver-gilt_saucer_brooch.aspx

Fig.3 : Craig Williams, Blog du British Museum. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://britishmuseumblog.files.wordpress.com/2014/05/fig_1_9601.jpg?w=544&h=456

Les éléments de parure wisigoths en Hispania aux Ve et VIe siècles

       Parlons maintenant de certains équipements retrouvés en fouille qui nous ont permis d’attester de l’arrivée des les Wisigoths dans la péninsule ibérique au cours du Ve siècle. Nous regarderons plus particulièrement les éléments de parures qui nous sont parvenus et qui sont datés de cette période. Il est important de comprendre que ces objets sont difficiles à interpréter et à identifier lorsqu’ils sont retrouvés au sein de l’Empire romain. En effet, la population germanique est assez minoritaire en termes de nombre. De plus, durant la période où les Wisigoths coexistent avec les Romains – entendons par ce terme les habitants de l’Empire –, ils font partie d’une classe de militaires, ne participant donc pas aux activités artisanales et s’approvisionnant au prêt des artisans romains. Cependant, les archéologues ont pu mettre un certain nombre d’éléments de parure au jour qui pourraient attester de l’installation de ce peuple germanique dans l’Empire romain, en Hispania. Les exemples utilisés seront surtout issus de nécropoles situées au centre de la péninsule ibérique.

Fig. 1 : Fibules hispano-wisigothiques, Tierra de Barros Estremadura. Walters Gallery, Baltimore.

Fig. 1 : Fibules hispano-wisigothiques, Tierra de Barros Estremadura. Walters Gallery, Baltimore.

Les premiers éléments très présents sont les fibules car la quasi-totalité des peuples à cette époque, si ce n’est tous, y avaient recours, de plus ce sont des éléments souvent mixtes, même si en l’occurrence, elles font parties du « costume national gothique » (Kazanski, 1991, p. 98). La découverte d’un grand nombre de fibules wisigothiques au cœur de l’Espagne dans des sites de nécropoles comme Duranton (660 tombes), Castiltierra ou Madrona, a été très importante pour les connaissances archéologiques de ce peuple et attester la présence wisigothique. Ces fibules ont une tête semi-circulaire et un pied plus ou moins en losange, elles sont dites de types « Smolin » et étaient portées par paire. Bien que certains émettent des doutes sur l’attribution de ce type de fibule aux Wisigoths exclusivement, elles marquent tout de même une présence de la mode danubienne au sein de la péninsule ibérique, et en corrélation avec les textes antiques, il ne fait aucun doute qu’en ces lieux, ces fibules appartenaient au peuple wisigoth, présent en Hispania dès le Ve siècle de notre ère.

Fig. 2 : Plaque-boucle wisigothique en bronze cloisonnée (verre clair et ambré), Europe du sud-ouest, Ve - VIe s. apr. J.-C.

Fig. 2 : Plaque-boucle wisigothique en bronze cloisonnée (verre clair et ambré), Europe du sud-ouest, Ve – VIe s. apr. J.-C.

Les plaques-boucles sont, elles aussi, assez représentées dans les artefacts archéologiques retrouvés en Espagne actuelle. Grandes et rectangulaires, elles appartiennent elles aussi à ce que Michel Kazanski appelle le costume national des peuples goths. Selon G.G. Koenig, ces plaques-boucles possèdent soit un ardillon très recourbé à l’extrémité ou alors une plaque losangé et seraient ainsi caractéristiques de la mode danubienne du Ve-VIe siècle. Malgré cette certaine standardisation de forme des plaques-boucles, on retrouve une diversité de décor assez importante, avec des gravures, des incisions ou encore l’incorporation d’autres matières dans le bronze d’origine grâce à la technique du cloisonnement (verre de couleur, pierres semi-précieuses). Parmi les exemples de plaques-boucles retrouvées in situ les plus connues, il est très intéressant de regarder celle de la tombe wisigothique d’Aguilafuente qui provient de la tombe d’une femme datée du VIe siècle, puisqu’elle a été retrouvée accompagnée des éléments caractéristiques du costume féminin à la mode danubienne, dont deux fibules (cf. supra) et de plusieurs bijoux.

Ces bijoux seront les derniers éléments de parure desquels nous parlerons dans cet article. Ils font l’objet de moins d’études que les autres artefacts présentés, tout simplement car ils sont moins fréquents et qu’ils ne sont pas obligatoirement des indicateurs précis et sûrs d’un peuple. En effet, les bijoux ont été les premiers touchés lors du phénomène d’acculturation entre les Wisigoths et les Romains et les échanges allant bons trains, les bijoux peuvent parfois ne pas être dus à une présence wisigothique. On trouve généralement des bracelets de différents métaux, des colliers de perles et des boucles d’oreille dont certaines ont des pendants polyédriques incrustés de verre de couleur. Tous ces bijoux ont été attestés dans les sépultures du centre de l’Hispania, dont la nécropole de Madrona présentant un panel assez varié de ces éléments de parure.

Fig. 3 : Vestiges d'une sépulture wisigothique en Hispania

Fig. 3 : Vestiges d’une sépulture wisigothique en Hispania

Tous ces propos tendent à être nuancés voire contredites par certains chercheurs. En effet, ces derniers amène la thèse selon laquelle il faudrait « nier toute possibilité de caractérisation d’un groupe ethnique à partir d’objets funéraires (La Rocca, 1989 ; Kulikowski, 2004) » (Ripoll et Carrero, 2009), cependant cette idée n’est pas suivi par la majorité des archéologues. Le deuxième phénomène qui demande à nuancer l’attribution des vestiges énoncés aux Wisigoths est double, d’une part leur acculturation avec les Romains peut semer le doute quant à l’attribution des sépultures aux uns ou aux autres et d’autre part, le fait que les Wisigoths n’aient laissé pratiquement aucun vestige en Gaule Aquitaine un siècle avant, alors qu’ici, en Hispania, on retrouverait une quantité assez extraordinaire d’objets wisigoths. Cependant, nier la présence de Goths sur la péninsule ibérique, serait aussi faire preuve d’une fermeture d’esprit, puisque les sources écrites antiques la mentionnent clairement. Les témoins archéologiques fournissent par ailleurs une fiabilité à ces sources qui à l’état actuel de la recherche sont indéniables.

Paul Bacoup


Sources :

KANZANSKI Michel, Les Goths (Ier-VIIe après J.-C.), Paris, Errance, 1992

RIPOLL Gisela et CARRERO Eduardo (2009), « Art wisigoth en Hispania : en quête d’une révision nécessaire », Perspective [en ligne], mis en ligne le 08 juin 2013. Consulté le 10 février 2015. URL : http://perspective.revues.org/1381

Lurio Addl (2014), Les arts Wisigothiques en Septimanie [en ligne]. Consulté le 9 février 2015. URL : http://www.lurioaddl.com/Pages/ArtsWisigothiques.aspx

Fig. 1 : Lurio Addl (2014), Les arts Wisigothiques en Septimanie [en ligne]. Consulté le 03 avril 2015. URL : http://www.lurioaddl.com/Pages/ArtsWisigothiques.aspx

Fig. 2 : Antiqueo.com, Haut Moyen-Age – Antiquité Tardive, 400 – 900 ap.J.C. – Plaque-Boucle Wisigothique Cloisonnée [en ligne]. Consulté le 01 avril 2015. URL : http://antiqueo.com/fr/artefacts/hautmoyenage/plaque-boucle_wisigothique_cloisonnee.html

Fig. 3 : Eger Christoph (2005), « Westgotische Gräberfelder auf der Iberischen Halbinsel als historische Quelle : Probleme der ethnischen Deutung », dans Cum grano salis, pp. 165-181. [en ligne]. Consulté le 10 février 2015. URL: https://www.academia.edu/1076036/Westgotische_Gr%C3%A4berfelder_auf_der_Iberischen_Halbinsel_als_historische_Quelle._Probleme_der_ethnischen_Deutung

La tombe de Childéric Ier : un Franc romain

       Childéric Ier, roi des Francs Saliens de 457 à 481 apr. J.-C., successeur de Mérovée et père de Clovis Ier, est considéré comme l’un des premiers rois mérovingiens. Fédérés par l’Empire romain, les Francs Saliens résident en Belgique Seconde, dans le nord-ouest de la Gaule, avec pour chef-lieu la ville de Tournai. Après avoir été exilé en Thuringe quelques temps, Childéric Ier est rétabli en 463 et en tant que gouverneur de la Belgique Seconde pour l’Empire, il prit part à différentes batailles pour le compte de l’armée romaine face aux Wisigoths à la bataille d’Orléans en 463 par exemple, mais aussi contre les Burgondes ou encore les Saxons à Angers en 469. Une fois l’Empire romain d’Occident tombé en 476, il reste fidèle à Odoacre, reconnu par l’empereur d’Orient Zénon comme roi d’Italie et des provinces de l’Occident. Pour prouver sa fidélité, il vainc les Alamans en Italie du Nord. La date de sa mort n’est pas réellement connue, on la situe entre 477 et 484, la date communément retenue restant 481. Sa tombe a été découverte à Tournai en 1653.

Fig. 1 : Objets d’orfèvrerie retrouvé dans la tombe de Childéric. Planche de Jean-Jacques Chifflet.

La tombe de Childéric Ier a été découverte fortuitement en 1653 à Tournai lors de la reconstruction d’un hospice au pied de l’église Saint-Brice. Un ouvrier mit au jour un véritable trésor dont le chanoine Jean-Jacques Chifflet publia en 1655 les premiers résultats dans Résurrection du roi des Francs Childéric Ier. La tombe subit des pillages dès sa découverte. Louis XIV reçu en 1665 de l’empereur Léopold une partie importante des objets trouvés qu’il entreposa au Cabinet des médailles de la Bibliothèque royale. En 1831, pratiquement tout est volé pour être fondu, faisant de l’ouvrage de Chifflet une référence inestimable. Parmi les objets retrouvés, les plus importants sont l’épée d’apparat, des bijoux d’or et d’émail cloisonné avec des grenats, une tête de taureau en or, des abeilles en or et un anneau sigillaire. Mais ce qui est intéressant d’analyser, est le mélange des coutumes funéraires germaniques et de celles romaines, présentant le défunt comme un Franc Romain.

Les recherches successives ont mis au jour la tombe de Childéric dans son ensemble. Et les traditions germaniques sont importantes. Tout d’abord la tombe se situait sous un tumulus d’une vingtaine de mètre de diamètre. On a trouvé autour trois fosses contenant au total vingt-et-un chevaux, ce qui était assez courant dans les traditions germaniques (même si ce chiffre reste élevé par rapport à la moyenne de deux ou trois chevaux).

Reconstitution du costume de Childéric Ier  d'après P.Perrin et M.Kazanski

Fig. 2 : Reconstitution du costume de Childéric Ier d’après P.Perrin et M.Kazanski

Accompagnant le roi, on a retrouvé une tête de cheval avec son harnachement richement décoré, qu’on attribue à la mouture personnelle de Childéric, symbole de puissance chez certains peuples germaniques. Comme le veulent les coutumes franques, la tombe de Childéric est une inhumation habillée, il a été enterré avec un manteau rouge en soie brodé d’abeille d’or (le paludamentum), son épée embellie d’or et de grenats (mode hunnique) et une multitude de bijoux. De plus, ont été déposée aux côtés du défunt sa francisque et sa framée, montrant son appartenance ethniques et son haut statut social. Pour compléter ce panel d’arme, un scramasaxe a été aussi déposé. Enfin, le bracelet torse parachève les éléments principaux retrouvés dans la tombe et qui montrent l’appartenance de Childéric au peuple franc.

Extrait d'une planche de dessins tiré de

Fig. 3 : Extrait d’une planche de dessins tiré de : Bernard de Montfaucon, Les monuments de la monarchie française, vol. 1

C’est cette dernière arme qui permet une transition toute faite vers les coutumes romaines liées à la tombe de Childéric Ier. En effet, la facture de l’arme rappelle énormément les scramasaxes fabriqués à Constantinople et offerts aux chefs barbares. On trouve de même pour compléter cette relation avec Constantinople et l’Empire, une centaine de pièces d’or principalement frappées sous Zénon. Enfin, une fibule cruciforme en or vient remémorer une dernière fois que Childéric détient son pouvoir par l’Empire. L’objet qui est peut-être le plus explicite reste l’anneau sigillaire en or massif sur lequel est inscrit CHILDERICI REGIS, « du roi Childéric », montre que le défunt apposait son nom sur des documents officiels en latin en tant que roi d’un peuple fédéré par les romains. C’est aussi grâce à cette bague qu’on a pu identifier rapidement le défunt. Ensuite, ses habits mettent en avant son statut de général romain, avec une cuirasse et son paludamentum qui est aujourd’hui bien connu dans les différentes représentations de généraux militaires romains. Dans un dernier temps, c’est l’emplacement de la tombe qui est intéressant. D’une part, l’inhumation n’est pas la tradition transrhénane prédominante, mais une accoutumance à la coutume romaine de la part de Francs. D’autre part, la sépulture est en bordure de voie et en périphérie de l’agglomération de Tournai, à l’image de la tradition romaine qui veut une séparation du monde des vivants, à l’intérieur de la ville, et celui de morts, à l’extérieur.

Les éléments de cette sépulture retrouvée par hasard près de l’église Saint-Brice de Tournai ont amélioré considérablement nos connaissances sur le roi Childéric Ier, père de Clovis Ier, Franc et général romain.

Paul Bacoup


Sources :

Universalis, « CHILDÉRIC Ier (436 env.-481) roi des Francs Saliens (457-481) », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Consulté le 2 mars 2015. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/childeric-ier/

La France pittoresque (2010), Childéric Ier (né vers 436, mort en 481) (Roi des Francs Saliens : règne 457-481) [en ligne]. Consulté le 2 mars 2015. URL : http://www.france-pittoresque.com/spip.php?article2271

Tombes et sépultures dans les cimetières et autres lieux (2012), Childéric Ier [en ligne]. Consulté le 2 mars 2015. URL : http://www.tombes-sepultures.com/crbst_1290.html

Thucydide (2013), La tombe de Childéric [en ligne]. Consulté le 3 mars 2015. URL : https://blogthucydide.wordpress.com/2013/08/08/la-tombe-de-childeric/

LENFANT Pierre-Emmanuel (2011), « Le Roi est mort… Vive le Roi », archeologia.be [en ligne]. Consulté le 3 mars 2015. URL : http://www.archeologia.be/Tournai_2011_12_Expo-Childeric.html

Fig. 1 : Bibliographie Mérovingienne, Tournai (Hainaut, Belgique), sépulture de Childéric [en ligne]. Consulté le 6 mars 2015. URL :http://bibliomero.blogspot.fr/2014/10/tournai-hainaut-belgique-sepulture-de.html