L’art chez les peuples Anglo-saxons

  Dans cet article nous allons tenter d’aborder certaines expressions artistiques caractéristiques de la période des migrations barbares. Nous étudierons en particulier les formes d’arts des peuples ayant colonisé les îles britanniques. Nous présenterons un de ces célèbres artefacts, puis nous mettrons en avant une des principales problématiques liées à l’art anglo-saxon, la question de l’origine de la richesse artistique de la région du Kent.

Quand ils s’établissent sur les îles britanniques, les artisans anglo-­saxons se servent de modèles gallo­-romains. Ces modèles les inspirent tant pour les décors que pour les techniques de fabrication. Ils sont principalement des garnitures de ceintures en bronze du IVe siècle, issues des auxiliaires germaniques de l’armée romaine de Bretagne. En effet, ils vont s’intégrer aux migrants lorsque la domination romaine sur les îles va s’effondrer. Ces plaques-­boucles sont principalement moulées et présentent généralement des motifs géométriques (en entrelacs) et zoomorphes, animaux marins (dauphins) ou terrestre (chevaux par exemple).

Fig.1 : Fibule de Sarre. Licensed under CC BY-SA 4.0 via Wikipedia

Cette forme d’art va être définie par le chercheur scandinave Bernhard Salin en 1904 comme le style I qui perdura dans les îles Britanniques jusqu’à la fin du VIe siècle. Cet art est alors uniquement païen, les peuples Anglo-­saxons n’ayant pas encore été convertis. Les artefacts qui le composent sont majoritairement issues de sépultures. Dans le style I, les animaux sont présentés de façon particulière, les décors animaliers se rapprochent des entrelacs de l’Antiquité tardive évoqués dans l’ouvrage d’Henri­-Irénée Marrou Décadence romaine ou Antiquité tardive. Les animaux sont tordus, exagérés, les corps sont divisés et les différentes parties anatomiques se retrouvent dispersées sur l’œuvre. Ces corps fragmentés vont remplir l’ensemble de l’espace disponible dans la pièce d’art. Il est possible d’effectuer un rapprochement avec des œuvres d’art scandinaves de la même période. Ces décors moulés vont inspirer le « quoit­-brooch style« , dont la fibule de Sarre est le principal exemple. Il est donc possible de faire une nette distinction dans la stylisation des motifs zoomorphes entre ceux de la période romaine tardive, qui présentent des figures animales très naturalistes, et ceux de la période postérieure aux migrations des peuples Anglo-­saxons.

Cet art animalier n’est pas le seul à se développer, en effet de nouveaux types de fibules caractéristiques sont utilisés pour les parures féminines. Elles sont réalisées en bronze doré ou en argent avec la technique de la cire perdue. C’est en partie grâce à ces parures qu’il est possible pour les chercheurs de définir des variations régionales. Ces variations régionales peuvent avoir différentes causes comme nous le verrons plus loin. La majorité de ces objets sont des fibules ansées asymétriques qui s’inspirent des fibules cruciformes portées par les représentants de l’Empire romain.

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Fig.2 : « Saucer brooch » plaqué d’argent

Les fibules cruciformes angles sont souvent qualifiées de « baroques ». Elles présentent des contours mouvementés et une ornementation très riche. Tandis que les Saxons produisent des fibules en forme de coupelle (saucer brooches) montrant des motifs géométriques, exécutées en imitant la taille biseautée, ou de masques humains, recouvert de feuilles de métal travaillées au repoussé.

L’orfèvrerie cloisonnée est un autre élément important de l’art anglo­-saxon. Elle atteint au sein des îles britanniques un niveau technique très avancé. Cette technique vient des régions danubiennes. Il ne s’agit au début que d’un complément d’ornementations pour les fibules avant de se développer à de nombreux types d’objets. Ces derniers vont alors montrer des grenats et du verre coloré montés dans des cloisons de métal soudées.

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Fig.3 : Fibule carrée plaquée d’argent

Nous allons maintenant essayer de présenter rapidement un objet particulier de l’art anglo­-saxon. C’est une fibule trouvée dans une sépulture féminine sur l’île de Wight. Cette fibule est couverte de représentations stylisées de vingt­-quatre animaux ou bêtes mythiques. On n’y retrouve des têtes d’oiseaux, des masques humains ou bien des êtres hybrides. Certains de ces éléments apparaissent de façon claire, comme les faces sur les lobes circulaires situés au­dessous de la fibule. Cependant certaines formes ne s’appréhendent qu’avec une recherche plus avancée. Ainsi quand la fibule est mise à l’envers des profils de visages apparaissent, donnant une certaine ambiguïté à l’œuvre qui est un des marqueurs importants du style I. Il est nécessaire de déchiffrer les motifs présents afin d’acquérir une compréhension globale de l’œuvre. Ce style artistique pouvait également transmettre un message. Une fois les tous éléments décryptés, des messages pouvant être symboliques ou de véritables récits sont identifiés. Dans la forme en losange au bas de la fibule on voit un visage barbu et casqué situé sous deux oiseaux. Il semble représenter le dieu germanique Woden accompagné de ces corneilles. Une hypothèse majeure place la représentation divine avec ses animaux sacrés comme ayant le but d’offrir une protection au porteur de la fibule, à l’instar d’une amulette.

Enfin, il est intéressant d’examiner la région de Kent. En effet, elle présente une richesse archéologique unique et les pièces retrouvées dans cette zone sont d’un niveau technique bien plus élevé et précoce par rapport au reste de la Bretagne romaine. Ainsi la thèse de Nils Aberg définit les trouvailles d’objets de cette qualité comme la conséquence des différentes relations commerciales de l’époque. Cette qualité et ce décor particulier viendrait de nouveaux liens avec les peuples Franc et Frison situés le long de la mer du Nord et à l’embouchure du Rhin. Des liens étroits ont été mis en avant dans les siècles qui suivirent par les recherches d’E. T. Leeds entre les éléments de la tombe de Taplow dans le Kent et la région de Coblence et Dusseldorf. Ces liens sont marqués par des fibules rondes aux décors spiralés, cruciformes ou à bras égaux avec un pied zoomorphe. Dans notre région, ces fibules évolueront pour données des exemplaires à tête rectangulaire et à pied zhomboïdal qui se propageront dans l’ensemble des îles britanniques. Toutefois d’autres recherches travaillant sur la différence entre le Kent et les autres zones de migrations des îles britanniques, montrent qu’elle viendrait de la diversité de populations migrantes. Ainsi le Kent aurait été colonisé par des groupes Jutes, expliquant les importantes différences qualitatives du travail d’orfèvrerie par rapport aux autres régions, la richesse des éléments de parure (grenats, perles et saphirs) et un art steppique plus marqué dans les décors gravés.

L’art des îles britanniques durant le Ve et le VIe siècle est donc unique, tout en s’inspirant des arts germaniques, scandinaves, romains et celtiques. Il présente aussi les dernières formes d’art païen du nord­-ouest de l’Empire qui sera bientôt entièrement évangélisé, avec le développement du style II qui sera profondément religieux durant tout le Haut Moyen Âge.

Arthur Denis


Sources :

Boundless. “Britain: The Celts and the Anglo­Saxons.”Boundless Art History [en ligne]. Mise à jour le 14 novembre 2014. Consulté le 06 avril 2015. URL : https://www.boundless.com/art-history/textbooks/boundless­art­history­textbook/early­medieval­europe­18/barbarian­art­118/britain­the­celts­and­the­anglo­saxons­514­11010/

Rosie WEETCH, « Decoding Anglo­Saxon art », British Museum [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://blog.britishmuseum.org/2014/05/28/decoding­anglo­saxon­art/

Patrick PÉRIN, « ANGLO­SAXON ART », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.universalis­edu.com/encyclopedie/art­anglo­saxon/

Les techniques de l’orfèvrerie, Les techniques antiques : Le cloisonné [en ligne]. Consulté le 16 avril 2015. URL : https://techniquesorfevrerie.wordpress.com/2015/03/25/les­techniques­antiques-le­cloisonne/

Fig.1 : « Sarre BroochDSCF9233 » de Johnbod. Licensed under CC BY-SA 4.0 via Wikipedia. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://en.wikipedia.org/wiki/File:Sarre_BroochDSCF9233.JPG#/media/File:Sarre_BroochDSCF9233.JPG

Fig.2 : Silver-gilt saucer brooch, British Museum [en ligne] . Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.britishmuseum.org/explore/highlights/highlight_objects/pe_mla/s/silver-gilt_saucer_brooch.aspx

Fig.3 : Craig Williams, Blog du British Museum. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://britishmuseumblog.files.wordpress.com/2014/05/fig_1_9601.jpg?w=544&h=456