Barbares et religion chrétienne

         Les autres articles présents sur ce blog étaient consacrés à des thèmes plutôt précis et que nous avons cherché à rendre le plus clair possible en un minimum de lignes. Cependant, celui qui vient après est un thème qui recoupe chaque autre, qui chapote l’ensemble des notions se rapportant aux migrations barbares, puisqu’il est présent partout. Toutefois, nous essaierons d’être aussi clairs et concis que précédemment.

En effet, la religion chrétienne prend une ampleur considérable durant notre période d’étude. En 313, Constantin Ier, face à un christianisme de plus en plus répandu, promulgue l’édit de Milan, instaure la Paix de l’Église et accorde aux Chrétiens la liberté de culte. Le concile de Nicée en 325 fonde alors le dogme de l’Eglise chrétienne.

Représentation du concile de Nicée par Cesare Nebbia

Fig. 1 : Représentation du concile de Nicée par Cesare Nebbia

  En 380, la religion chrétienne devient officiellement la seule religion dans l’Empire romain. Il est maintenant important de s’intéresser aux nouveaux arrivants barbares et à leur rapport à cette religion. Comment s’y adaptent-ils ? y sont-ils obligés ou le demandent-ils ?

Les peuples germaniques ont traditionnellement une religion païenne polythéiste où le destin des hommes était fixé, cette religion est peu connue mais semble proche de la religion nordique au moment des invasions vikings de la fin du Ier millénaire, les similitudes étant particulièrement visibles dans l’iconographie du mobilier anglo-saxon. La religion chrétienne est, elle, une religion monothéiste. C’est une « religion du livre », c’est-à-dire qu’elle est basée sur des textes, divisés en deux grands ensembles : l’ancien testament, ou bible hébraïque, et le nouveau testament, constitué des livres relatifs à la vie de Jésus.

L’envoi de missionnaires dans les territoires extérieurs à l’Empire romain pour convertir les peuples barbares est courant. Le missionnaire de cette période le plus connu est Saint Patrick qui convertit l’Irlande à la foi chrétienne. Pour les peuples barbares germaniques, on connaît d’autres missionnaires. Ainsi chez les Goths, Wulfila, surnommé « évêque des Goths », évangélise une partie de la population créant de nombreux troubles internes. Cependant la religion chrétienne finit par s’imposer.

Bible de Wulfila en langue gothique.

Fig. 2 : Bible de Wulfila en langue gothique.

En partie par l’action de Wulfila, les Goths, et la plupart des peuples barbares, sont ariens. C’est-à-dire qu’il ne suivent pas les dogmes de l’Église chrétienne tels que ceux-ci ont été édictés lors du concile de Nicée de 325. Le dernier roi arien est le souverain Récarède Ier, roi Wisigoth d’Espagne, qui se convertit à la foi de l’Église en 589.

Chez les Francs la conversion de Clovis Ier est un élément déterminant dans l’historiographie. Les souverains précédents sont païens, comme le montre le mobilier de la tombe de Childéric Ier. La présence de ce mobilier montre un non-respect du dogme chrétien qui veut normalement que le défunt soit enterré sans effet personnel. D’après les recherches d’historiens la conversion de Clovis a d’abord un aspect politique.

Baptême de Clovis Ier par Jean Alaux

Fig. 3 : Baptême de Clovis Ier par Jean Alaux

Selon différentes hypothèses, il semble que Clovis Ier se convertit pour avoir l’appui des populations gallo-romaines dans les territoires qu’il contrôle, mais aussi à des fins diplomatiques afin de renforcer ses alliances avec les peuples Burgondes au sud et Bretons à l’Ouest.

Les traces archéologiques de ces conversions sont peu nombreuses et souvent indirectes. Les transformations des coutumes funéraires peuvent être une trace d’acculturation ou de conversion (voir ici). Lorsque cette inhumation est réalisée sans mobilier, il est possible d’émettre l’hypothèse que cela est due à une conversion à la religion chrétienne. Néanmoins cela reste une preuve indirecte. Les recherches doivent donc principalement s’appuyer sur des textes historiques et il s’agit d’un domaine où la recherche archéologique est encore peu développée.

Arthur Denis


Sources :

L’histoire de l’Église : une vision synthétique, La Conversion de Clovis [en ligne]. Consulté le 22 avril 2015. URL : http://docfox.free.fr/old_renardweb/histoire/catholique/clovis.htm

L’histoire de l’Église : une vision synthétique, « Hérésies sur la Trinité » dans Les premières hérésies [en ligne]. Consulté le 22 avril. URL : http://docfox.free.fr/old_renardweb/histoire/une/heresies.htm#arius

Sciences Humaines, La diffusion du christianisme dans l’Europe barbare [en ligne]. Consulté le 22 avril 2015. URL : http://www.scienceshumaines.com/la-diffusion-du-christianisme-dans-l-europe-barbare_fr_15121.html

Michel MESLIN, « arianisme » dans Encyclopædia Universalis [en ligne]. Consulté le 22 avril 2015. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/arianisme/

CLIOHIST, Les royaumes barbares, culture et religion [en ligne]. Consulté le 22 avril 2015. URL : http://www.cliohist.net/medievale/europe/hmed/cours/chap4.html

Fig. 1 :  Ouverture du Concile de Nicée (325) en présence de l’Empereur Constantin le Grand. Fresque au Vatican (bibliothèque de Sixte Quint), par Cesare Nebbia. [en ligne]. Consulté le 26 avril 2015 « Cesare Nebbia Concile de Nicée (1560) » par Cesare Nebbia — Travail personnel, Gilles MAIRET, 2012-12-17 04:47:07. Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons – URL : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cesare_Nebbia#/media/File:Cesare_Nebbia_Concile_de_Nic%C3%A9e_%281560%29.jpg

Fig. 2 : Bible de Wulfila en langue gothique. « Wulfila bibel ». [en ligne]. Consulté le 22 avril 2015. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons – httpcommons.wikimedia.orgwikiFileWulfila_bibel.jpg#mediaFileWulfila_bibel.jpg. URL : http://fr.wikipedia.org/wiki/Wulfila#/media/File:Wulfila_bibel.jpg

Fig. 3 :  Baptême de Clovis Ier par Jean Alaux (1785-1864). Musée des Beaux-Arts de Reims. [en ligne]. Consulté le 22 avril 2015. URL : http://www.herodote.net/25_decembre_498-evenement-4981225.php

Le travail du métal chez les peuples barbares

     Nous allons dans cet article étudier les différentes techniques du travail du métal utilisées chez les peuples barbares. Nous verrons tout d’abord les techniques métallurgiques et deux types d’objets particuliers, puis les techniques d’orfèvrerie courantes.

Dans l’aire géographique qui nous intéresse, deux techniques métallurgiques majeures ont été employées ; la trempe, utilisée par les Gallo-Romains et bientôt abandonnée par les Francs et le recuit, technique principale utilisée pendant les grandes migrations. Le recuit vient de l’Altaï et du Caucase et s’est transmis chez les différents peuples aux cours de l’Antiquité tardive. Cette technique sera utilisée pendant toute la période du Haut Moyen Âge. Le minerai est placé dans une structure maçonnée, le « bas foyer » ou « four catalan ». On y mêle du charbon de bois dont la combustion est activée par un système de soufflerie. Le produit ferreux obtenu est un agglomérat de pâte et de scories. Afin de retirer les impuretés, le forgeron va utiliser le martelage à chaud prolongé. C’est-à-dire une succession de chauffes et de martelage lors de nouvelles carburations superficielles. On obtient alors un acier par recarburations successives du fer. L’artisan pouvait ainsi obtenir des nuances de dureté du métal. Les forgerons des peuples barbares utilisaient un métal doux, malléable, peu fragile et ajoutaient des morceaux d’acier plus durs pour les parties extérieures comme nous le verrons dans les exemples suivants. La trempe permet d’obtenir un résultat similaire mais de moins bonne qualité. La technique mise en place chez les peuples barbares permettait d’atteindre des qualités de métal assez proches de celles obtenues par la technique du creuset, alors présente uniquement dans les zones d’Extrême-Orient. L’acier obtenu est d’une meilleure qualité que le fer pur car il présente une solidité et une élasticité supérieure, en plus d’une faible température lors des phases de travail de la matière.

Cependant un des problèmes majeurs de cette production est sa faible rentabilité par rapport à la quantité de bois utilisée. En effet, la permanence d’une source de chaleur entraîne un besoin important de charbon et de bois. Cela entraîna le début du déboisement de certaines régions, principalement dans le nord de l’Europe.

Le minerai est présent dans la zone allant de la région rhénane et les Ardennes jusqu’au Massif Central. Les calcaires jurassiques sont riches en minerais d’oxyde de fer, ce qui entraîne une exploitation massive de ceux-ci dans ces régions depuis l’Âge du Fer.

La francisque, décrite ici, est formée d’un métal peu recarburé et donc plus souple. On y ajoute alors des petites parties de métal recarburé, plus solide. Cette incorporation est faite par rajouts successifs au martelage qui va écraser et lier les deux métaux d’après les recherches d’Édouard Salin. Le tranchant va donc être dur et peut facilement être aiguisé tandis que le cœur souple permet d’encaisser les chocs subis lors du lancer.

Coupe schématique situant les techniques de fabrication de la francisque et du scramasax

Fig. 1 : Coupe schématique situant les techniques de fabrication de la francisque et du scramasaxe

Le scramasaxe, expliqué ici, va subir un traitement différent et plus complexe. L’arme ne va pas être composé d’un cœur sur lequel on vient apposer du métal plus carburé mais de cinq zones métalliques alternées, deux de métal souple et trois de métal carburé à plus de reprise, plus proche d’un acier. Les deux zones externes vont ici aussi être carburées pendant le réchauffage du métal et le travail de forge. Le fil de la lame est particulièrement travaillé par une série de recuits et de forgeages, ce qui donne un aspect vermiculé. Ce travail précis a pour but de permettre à l’arme d’être aiguisée plus facilement et de ne pas s’user trop rapidement. La partie centrale dure est entourée par soudure de deux bandes de métal très doux permettant encore une fois de rendre l’arme plus élastique et de limiter les risques de casses. Ces zones « molles » étaient renforcées par un travail de cémentation. Ces techniques se rapprochent du damassage et seront également appliquées sur la plupart des épées franques, montant une avancée technique certaine de ces peuples, sans doute la conséquence d’une richesse des échanges entre les différentes cultures au cours de l’Antiquité tardive.

Enfin un autre aspect du travail du métal est celui effectué pour les plaques métalliques des parures retrouvées dans de nombreuses tombes. Les plaques de fer sont travaillées à partir d’une tôle de 4 à 6 mm d’épaisseur. Ces plaques sont martelées de façon répétitive à froid ou à chaud afin de permettre une solidité de l’ensemble. Les contours sont ensuite découpés afin d’obtenir une régularité des éléments et d’effacer les marques du martelage. Des mélanges de métaux sont décelés par l’étude des parures. La plaque intérieure est un acier doux laissé lisse et, par soudure, on rajoute un acier dur et plus fin qui portera le décor.

Ce décor fait appel à des techniques d’orfèvrerie dont certaines sont connues depuis la Protohistoire en Europe. (Pour approfondir sur l’orfèvrerie voir ici).

Pommeau d'épée avec placage d'argent © V. Brunet et J-J. Bigot, Inrap

Fig. 2 : Pommeau d’épée avec placage d’argent
© V. Brunet et J-J. Bigot, Inrap

Des feuilles d’argent peuvent être appliquées par placage. C’est-à-dire que l’orfèvre travaille au préalable le support de fer en y pratiquant des sillons puis il martèle des feuilles d’argent sur le support pour permettre l’adhérence des deux matériaux. La feuille d’argent peut également être appliquée par estampage, la feuille est alors mis en relief préalablement, souvent sur une matrice en bois. Puis elle est montée sur la plaque de fer et maintenu à celle-ci en enrobant les rebords de la plaque de métal avec les bords de la feuille d’argent.

Une autre méthode utilisée par les peuples barbares est l’incrustation. Cette technique demande encore une fois un travail préalable du support métallique, en y gravant des sillons. Ils permettent aux filets du métal de décoration d’adhérer de façon plus efficace. Le fil est battu à l’aide d’un poinçon fin pour bien pénétrer dans la plaque. Sur les éléments de grandes surfaces, des sillons sont juxtaposés et plusieurs fils sont battus jusqu’à se joindre. Cette incrustation nécessite un travail à froid et ne s’effectue qu’avec des opérations mécaniques. On finalise la plaque en la polissant et en la brunissant grâce au feu, ce qui permet aux incrustations de ressortir sur un fond sombre.

Enfin deux techniques de cette période n’ont pas été abordé ici bien qu’utilisé, principalement par les Francs.

Abeilles de Childéric Ier, un exemple de d'orfèvrerie cloisonné

Fig. 3 : Abeilles de Childéric Ier, un exemple de d’orfèvrerie cloisonné

La première est l’étamage qui d’après le travail d’E. Salin n’apparait qu’au VIe siècle comme le montre la plaque-boucle de Villey-Saint-Étienne qu’il a découvert. Et le cloisonné qui consiste à incruster des pierres précieuses tel que le grenat par un liant d’orfèvre (alliage de sable et de carbonate de soude).

Arthur Denis


Sources :

LAFAURIE Jean, Trouvailles de monnaies franques et mérovingiennes en Seine-Maritime (Ve-VIIIe siècles) [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/annor_0570-1600_1980_hos_12_1_3847

COUMERT Magali et DUMEZIL Bruno, Les royaumes barbares en occident [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://books.openedition.org/editionsehess/277?lang=fr

LOMBARD Maurice, Les grandes invasions et l’évolution des métallurgies (ve-viie siecles) [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.cairn.info.ezproxy.univ-paris1.fr/feuilleter.php?ID_ARTICLE=PUF_COUME_2014_01_0062

Fig. 1 : d’après E. Salin, Rhin et Orient : ii. Le fer à l’époque mérovingienne, Paris, 1943, fig. 8 [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://books.openedition.org/editionsehess/docannexe/image/277/img-6.jpg

Fig. 2 : Pommeau d’une épée travaillée à l’argent. © V. Brunet et J-J. Bigot, Inrap [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Ressources/Dossiers-multimedias/Chronologie/Chronologie-des-periodes-de-l-histoire-et-de-l-archeologie/p-12507-Fiches-chronologiques-version-texte-.htm?rub_id=7&periode_id=10

Fig. 3 : « Abeilles de Childéric Ier » par Romain0 — Bibliothèque nationale de France. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Abeilles_de_Child%C3%A9ric_Ier.jpg#/media/File:Abeilles_de_Child%C3%A9ric_Ier.jpg

L’art chez les peuples Anglo-saxons

  Dans cet article nous allons tenter d’aborder certaines expressions artistiques caractéristiques de la période des migrations barbares. Nous étudierons en particulier les formes d’arts des peuples ayant colonisé les îles britanniques. Nous présenterons un de ces célèbres artefacts, puis nous mettrons en avant une des principales problématiques liées à l’art anglo-saxon, la question de l’origine de la richesse artistique de la région du Kent.

Quand ils s’établissent sur les îles britanniques, les artisans anglo-­saxons se servent de modèles gallo­-romains. Ces modèles les inspirent tant pour les décors que pour les techniques de fabrication. Ils sont principalement des garnitures de ceintures en bronze du IVe siècle, issues des auxiliaires germaniques de l’armée romaine de Bretagne. En effet, ils vont s’intégrer aux migrants lorsque la domination romaine sur les îles va s’effondrer. Ces plaques-­boucles sont principalement moulées et présentent généralement des motifs géométriques (en entrelacs) et zoomorphes, animaux marins (dauphins) ou terrestre (chevaux par exemple).

Fig.1 : Fibule de Sarre. Licensed under CC BY-SA 4.0 via Wikipedia

Cette forme d’art va être définie par le chercheur scandinave Bernhard Salin en 1904 comme le style I qui perdura dans les îles Britanniques jusqu’à la fin du VIe siècle. Cet art est alors uniquement païen, les peuples Anglo-­saxons n’ayant pas encore été convertis. Les artefacts qui le composent sont majoritairement issues de sépultures. Dans le style I, les animaux sont présentés de façon particulière, les décors animaliers se rapprochent des entrelacs de l’Antiquité tardive évoqués dans l’ouvrage d’Henri­-Irénée Marrou Décadence romaine ou Antiquité tardive. Les animaux sont tordus, exagérés, les corps sont divisés et les différentes parties anatomiques se retrouvent dispersées sur l’œuvre. Ces corps fragmentés vont remplir l’ensemble de l’espace disponible dans la pièce d’art. Il est possible d’effectuer un rapprochement avec des œuvres d’art scandinaves de la même période. Ces décors moulés vont inspirer le « quoit­-brooch style« , dont la fibule de Sarre est le principal exemple. Il est donc possible de faire une nette distinction dans la stylisation des motifs zoomorphes entre ceux de la période romaine tardive, qui présentent des figures animales très naturalistes, et ceux de la période postérieure aux migrations des peuples Anglo-­saxons.

Cet art animalier n’est pas le seul à se développer, en effet de nouveaux types de fibules caractéristiques sont utilisés pour les parures féminines. Elles sont réalisées en bronze doré ou en argent avec la technique de la cire perdue. C’est en partie grâce à ces parures qu’il est possible pour les chercheurs de définir des variations régionales. Ces variations régionales peuvent avoir différentes causes comme nous le verrons plus loin. La majorité de ces objets sont des fibules ansées asymétriques qui s’inspirent des fibules cruciformes portées par les représentants de l’Empire romain.

ps342157_l

Fig.2 : « Saucer brooch » plaqué d’argent

Les fibules cruciformes angles sont souvent qualifiées de « baroques ». Elles présentent des contours mouvementés et une ornementation très riche. Tandis que les Saxons produisent des fibules en forme de coupelle (saucer brooches) montrant des motifs géométriques, exécutées en imitant la taille biseautée, ou de masques humains, recouvert de feuilles de métal travaillées au repoussé.

L’orfèvrerie cloisonnée est un autre élément important de l’art anglo­-saxon. Elle atteint au sein des îles britanniques un niveau technique très avancé. Cette technique vient des régions danubiennes. Il ne s’agit au début que d’un complément d’ornementations pour les fibules avant de se développer à de nombreux types d’objets. Ces derniers vont alors montrer des grenats et du verre coloré montés dans des cloisons de métal soudées.

AN00024465_001

Fig.3 : Fibule carrée plaquée d’argent

Nous allons maintenant essayer de présenter rapidement un objet particulier de l’art anglo­-saxon. C’est une fibule trouvée dans une sépulture féminine sur l’île de Wight. Cette fibule est couverte de représentations stylisées de vingt­-quatre animaux ou bêtes mythiques. On n’y retrouve des têtes d’oiseaux, des masques humains ou bien des êtres hybrides. Certains de ces éléments apparaissent de façon claire, comme les faces sur les lobes circulaires situés au­dessous de la fibule. Cependant certaines formes ne s’appréhendent qu’avec une recherche plus avancée. Ainsi quand la fibule est mise à l’envers des profils de visages apparaissent, donnant une certaine ambiguïté à l’œuvre qui est un des marqueurs importants du style I. Il est nécessaire de déchiffrer les motifs présents afin d’acquérir une compréhension globale de l’œuvre. Ce style artistique pouvait également transmettre un message. Une fois les tous éléments décryptés, des messages pouvant être symboliques ou de véritables récits sont identifiés. Dans la forme en losange au bas de la fibule on voit un visage barbu et casqué situé sous deux oiseaux. Il semble représenter le dieu germanique Woden accompagné de ces corneilles. Une hypothèse majeure place la représentation divine avec ses animaux sacrés comme ayant le but d’offrir une protection au porteur de la fibule, à l’instar d’une amulette.

Enfin, il est intéressant d’examiner la région de Kent. En effet, elle présente une richesse archéologique unique et les pièces retrouvées dans cette zone sont d’un niveau technique bien plus élevé et précoce par rapport au reste de la Bretagne romaine. Ainsi la thèse de Nils Aberg définit les trouvailles d’objets de cette qualité comme la conséquence des différentes relations commerciales de l’époque. Cette qualité et ce décor particulier viendrait de nouveaux liens avec les peuples Franc et Frison situés le long de la mer du Nord et à l’embouchure du Rhin. Des liens étroits ont été mis en avant dans les siècles qui suivirent par les recherches d’E. T. Leeds entre les éléments de la tombe de Taplow dans le Kent et la région de Coblence et Dusseldorf. Ces liens sont marqués par des fibules rondes aux décors spiralés, cruciformes ou à bras égaux avec un pied zoomorphe. Dans notre région, ces fibules évolueront pour données des exemplaires à tête rectangulaire et à pied zhomboïdal qui se propageront dans l’ensemble des îles britanniques. Toutefois d’autres recherches travaillant sur la différence entre le Kent et les autres zones de migrations des îles britanniques, montrent qu’elle viendrait de la diversité de populations migrantes. Ainsi le Kent aurait été colonisé par des groupes Jutes, expliquant les importantes différences qualitatives du travail d’orfèvrerie par rapport aux autres régions, la richesse des éléments de parure (grenats, perles et saphirs) et un art steppique plus marqué dans les décors gravés.

L’art des îles britanniques durant le Ve et le VIe siècle est donc unique, tout en s’inspirant des arts germaniques, scandinaves, romains et celtiques. Il présente aussi les dernières formes d’art païen du nord­-ouest de l’Empire qui sera bientôt entièrement évangélisé, avec le développement du style II qui sera profondément religieux durant tout le Haut Moyen Âge.

Arthur Denis


Sources :

Boundless. “Britain: The Celts and the Anglo­Saxons.”Boundless Art History [en ligne]. Mise à jour le 14 novembre 2014. Consulté le 06 avril 2015. URL : https://www.boundless.com/art-history/textbooks/boundless­art­history­textbook/early­medieval­europe­18/barbarian­art­118/britain­the­celts­and­the­anglo­saxons­514­11010/

Rosie WEETCH, « Decoding Anglo­Saxon art », British Museum [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://blog.britishmuseum.org/2014/05/28/decoding­anglo­saxon­art/

Patrick PÉRIN, « ANGLO­SAXON ART », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.universalis­edu.com/encyclopedie/art­anglo­saxon/

Les techniques de l’orfèvrerie, Les techniques antiques : Le cloisonné [en ligne]. Consulté le 16 avril 2015. URL : https://techniquesorfevrerie.wordpress.com/2015/03/25/les­techniques­antiques-le­cloisonne/

Fig.1 : « Sarre BroochDSCF9233 » de Johnbod. Licensed under CC BY-SA 4.0 via Wikipedia. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://en.wikipedia.org/wiki/File:Sarre_BroochDSCF9233.JPG#/media/File:Sarre_BroochDSCF9233.JPG

Fig.2 : Silver-gilt saucer brooch, British Museum [en ligne] . Consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.britishmuseum.org/explore/highlights/highlight_objects/pe_mla/s/silver-gilt_saucer_brooch.aspx

Fig.3 : Craig Williams, Blog du British Museum. Consulté le 6 avril 2015. URL : http://britishmuseumblog.files.wordpress.com/2014/05/fig_1_9601.jpg?w=544&h=456

Les coutumes funéraires en Gaule du IVe siècle au VIe apr. J.-C.

       L’archéologie funéraire travaille dans deux domaines lorsqu’il s’agit d’identifier les groupes ethniques étudiés, dans un premier temps en anthropologie physique ou biologique, c’est-à-dire les caractères morphologiques des os et tout ce qui peut y être lié (alimentation, combat, …), et dans un second temps sur les pratiques funéraires, soit le mobilier et les caractéristiques des tombes. Les arrivées massives de populations germaniques au cours des IVe et Ve siècles ont entrainé des modifications des coutumes funéraires romaines présentes dans toute la Gaule depuis la conquête dans les années 50 av. J.-C. par Jules César. Aux IVe et Ve siècles la Loire est la limite entre une zone septentrionale plutôt francisée et le royaume wisigoth, avec des coutumes funéraires assez caractéristiques au nord et d’autres moins expressives au sud. Ensuite, avec les années charnières des Ve-VIe siècles, on assiste à l’expansion maximale franque et la prise du royaume wisigoth d’Aquitaine par Clovis et les Francs. La Gaule est donc majoritairement franque.

Sépulture masculine aristocratique mérovingienne à Saint-Dizier (Haute-Marne), milieu VIe siècle © L. de Cargoüet/Inrap

Fig. 1 : Sépulture masculine aristocratique mérovingienne à Saint-Dizier (Haute-Marne), milieu VIe siècle
© L. de Cargoüet/Inrap

Durant le IVe siècle, les troupes barbares au service de l’armée romaine sont identifiables par le dépôt d’équipements militaires au sein de leurs sépultures. Cet équipement est certes généralement de facture romaine, mais les soldats romains n’avaient pas pour habitude de déposer du matériel dans leurs tombes. De plus, les femmes barbares sont inhumées avec leurs époux et avec leurs éléments de parure caractéristiques de leur appartenance ethniques. Cependant, les femmes franques se vêtissent à la mode romaine dès le début du Ve siècle. Ce sont les sépultures masculines et l’intérêt important que les hommes portaient à être inhumés en arme – en référence au statut d’homme libre – qui nous permettent d’identifier plus facilement les Francs. Le cimetière de la Gravette à L’Isle-Jourdain dans le Gers est une découverte importante montrant la présence de Francs dans la région de Toulouse, liée à la conquête de l’Aquitaine, avec des tombes très caractéristiques et la présence d’armes assez nombreuses. Les tombes en arme ont, de plus, une importance particulière puisqu’elles semblent être un indicateur du statut social, suivant le type d’arme et le nombre (épée, angon, casque, cheval, …). Dans les difficultés de l’archéologie funéraire apparait l’attribution de ce mobilier militaire à une population, en reprenant l’exemple d’Anne Nissen-Jaubert, bien que la francisque soit particulièrement liée aux Francs, une sépulture masculine à Vron dans le Pas-de-Calais renferme et une francisque et une poterie de type saxon, ne permettant pas une identification précise du défunt. Ces tombes en arme sont très fréquentes dans les territoires  francs ou saxons, on ne les connait cependant pas beaucoup chez les Wisigoths.

Reconstitution du costume de Childéric Ier  d'après P.Perrin et M.Kazanski

Fig. 2 : Reconstitution du costume de Childéric Ier d’après P.Perrin et M.Kazanski

L’arrivée de Childéric Ier et des Francs a également influencée autrement les coutumes funéraires de la partie septentrionale de la Gaule. Dès 450 apr. J.-C., on voit en effet les premières occurrences d’inhumations habillées. Avec les populations franques, apparait aussi un changement d’organisation des zones funéraires, on trouve alors des « cimetières en rangées » (A. Nissen-Jaubert, 2007) très bien illustrés par le site de Frénouville dans le Calvados, avec la réorientation des tombes sur des axes est-ouest et disposées en véritables rangées. Selon Anne Nissen-Jaubert toujours, cette nouvelle organisation est le fruit d’« influences culturelles réciproques entre des populations gallo-romaines et franques », puisqu’en Germanie l’incinération prédominait.

En ce qui concerne les Wisigoths et les Burgondes, ce sont généralement les sépultures féminines qui apportent des indications sur la présence de ces peuples avec la préservation du costume traditionnel danubien (voir article « Les éléments de parure wisigoths en Hispania aux Ve et VIe siècles ») ou avec la déformation crânienne caractéristique des peuples orientaux, en effet les hommes auraient rapidement adopté la mode vestimentaire romaine. Cependant, dans le royaume wisigoth, au sud de la Loire, les coutumes funéraires restent très pauvres, on trouve très peu de mobilier sur tout la période du Ve siècle au sein des sépultures, mises à part quelques fibules en arbalète et des peignes en os. Selon Michel Kazanski, l’inhumation habillée n’était en aucun cas pratiquée par les Wisigoths

La fin du Ve siècle voit l’expansion maximale du royaume wisigoth avant leur défaite face au Francs de Clovis en 507 dans les plaines de Vouillé. Cette période de troubles suscite des difficultés à attribuer le mobilier funéraire (de plus en plus nombreux) à une population particulière. Au cours du VIe siècle, l’inhumation habillée est pratiquée par tous (Francs ou non) dans toute la Gaule, rendant encore plus problématique les attributions culturelles de certaines sépulture. Cette pratique se généralise par les contacts entre les Francs et des Wisigoths durant la conquête, ensuite entre l’Hispania et la Gaule. Ces contacts sont d’autant plus visibles que des éléments du costume féminin wisigothique sont retrouvés en Gaule septentrionale. Cependant les modalités et les contextes de ces contacts restent encore très débattus et aucune thèse ne semble réellement faire l’unanimité au sein de la communauté scientifique.

Sépulture de cheval à Saint-Didier, VIe siècle, située non loin de celle d'un mérovingien Image tirée de : http://philippelopes.free.fr/TombesBarbares.htm#IA

Fig. 3 : Sépulture de cheval à Saint-Didier, VIe siècle, située non loin de celle d’un mérovingien

Moins fréquemment, on retrouve sur le sol de la Gaule durant notre période des tombes saxonnes, à Hordain en partie septentrionale par exemple, avec des coutumes propres comme l’incinération ou des tombes de chevaux. Ou encore des sépultures de Vandales (Toulouse) ou de Burgondes (Savoie).

Les migrations barbares et l’acculturation des nouveaux arrivants et des Gallo-romains ont entrainé des changements importants quant aux coutumes funéraires présentes jusqu’alors en Gaule. Selon les peuples, le sexe des individus entraine l’identification ou non de l’ethnie à laquelle le défunt appartenait. L’archéologie funéraire a aussi apporté des précisions sur les vêtements et armes portés et utilisés par les différents peuples, tout en prenant en compte les difficultés d’attribution des sépultures en fonction du matériel archéologique retrouvée en fouille. Les contacts et les échanges peuvent parfois induire en erreur les jugements et analyses qui sont continuellement remis en question, pour obtenir des résultats aux plus proches de la réalité historique. En Gaule, l’évolution des coutumes funéraires est très liée à celle du peuple franc, ses tombes en arme, ses inhumations habillées et ses cimetières orientés et en rangées. A la fin de notre période, on ne parle d’ailleurs plus de la Gaule, mais du Royaume des Francs.

Paul Bacoup


       Sources :

NISSEN-JAUBERT Anne (2007), « Migrations et invasions de l’Antiquité tardive à la fin du premier millénaire : affichages identitaires, intégration et transformations sociales », Archéopages [en ligne], 18, pp. 26-37. Mis en ligne le 06 décembre 2010. Consulté le 24 février 2015. URL : http://www.inrap.fr/userdata/c_bloc_file/6/6893/6893_fichier_dossier18-nissen-jaubert.pdf

STUTZ Françoise (2000), « L’inhumation habillée à l’époque mérovingienne au sud de la Loire », Mémoires de la société archéologique du midi en France [en ligne], 60, pp. 33-47. Consulté le 23 février 2015. URL : http://www.societes-savantes-toulouse.asso.fr/samf/memoires/t_60/33-47FST.PDF

            Clio et Calliope, Archéologie et rites funéraires [en ligne]. Consulté le 23 février 2015. URL : http://www.clioetcalliope.com/medieval/rite/rite.htm

Fig. 1 : INRAP (2012), Découverte de tombes aristocratiques mérovingiennes à Saint-Dizier (Haute-Marne) [en ligne]. Consulté le 5 mars 2015. URL : http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Actualites/Communiques-de-presse/p-97-Decouverte-de-tombes-aristocratiques-merovingiennes-a-Saint-Dizier-Haute-Marne-.htm

Fig. 3 : Philippe Lopes,Tombes Barbares (Saint-Dizier, France) [en ligne]. Consulté le 5 mars 2015. URL : http://philippelopes.free.fr/TombesBarbares.htm#IA