L’emmurement des villes aux IIIe et IVe siècles : un unique facteur « barbare » ?

        Les différents raids barbares du IIIe siècle et l’arrivée en masse, parfois définitive, de peuples germaniques au cours des deux siècles qui suivirent sont contemporains du phénomène de grandes constructions d’enceintes autour des chefs-lieux et d’agglomérations importantes de cités romaines occidentales. Les migrations barbares sont alors vues comme la cause de cet « emmurement » des villes, or est-ce vraiment l’unique raison qui poussa les Romains à ériger des murs protecteurs ?

Regardons alors si d’autres facteurs sont possiblement rentrés en jeu, au travers des caractéristiques principales des enceintes romaines de cette époque. Bien entendu, ces caractéristiques ne s’appliquent pas toutes à chacun des ouvrages défensifs, mais tendent à offrir un aperçu global.

D’abord, les enceintes sont généralement de taille réduite et n’enveloppent qu’une petite partie des villes, souvent les secteurs importants. Ces murailles réduites de l’Antiquité tardive sont aussi érigées dans des villes déjà dotées d’enceintes du Haut Empire qui, elles, englobaient toute l’agglomération. Au Mans (Vindunum, Sarthe, chef-lieu des Aulerques Cénomans) par exemple, la muraille englobe une superficie de 9 ha alors que l’agglomération fait environ 54 ha. Ou encore la muraille de Bavay (Bagacem Nerviorum, Nord, chef-lieu des Nerviens) qui n’enserre que le forum. On peut alors voir dans ce critère, une recherche de rapidité dans la construction d’éléments défensifs sous une menace pressante. Il s’applique alors bien aux dangers amenés par les Barbares.

Fig. 1 : Fragment d'entablement d'un monument public de Vindunum retrouvé dans les soubassements de la muraille. Musée le Carré Plantagenêt, Le Mans. © P. Bacoup

Fig. 1 : Fragment d’entablement d’un monument public de Vindunum retrouvé dans les soubassements de la muraille. Musée le Carré Plantagenêt, Le Mans. © P. Bacoup

Ensuite, la construction des enceintes fait souvent intervenir des matériaux de réemploi et s’appuie sur des éléments architecturaux déjà présents en sein des villes. La ville de Nyon (Colonia Julia Equestris, Suisse, territoire des Helvètes) a connu une destruction importante de sa parure urbaine à la fin du IIIe et au IVe siècles afin de construire la muraille de Genève. Autre exemple, la ville de Reims (Durocortorum, Marne, chef-lieu des Rèmes) érige son enceinte tardive au même moment, et se sert de ses quatre arcs-de-triomphe pour définir son tracé. Ils deviennent ainsi les quatre portes monumentales de la ville dont la plus connue est aujourd’hui encore la porte dite « de Mars ».

La porte de Mars, Reims © J.-J. Bigot, Inrap

Fig. 2 : La porte de Mars, Reims © J.-J. Bigot, Inrap

Encore une fois, le gain de temps est recherché en s’épargnant le travail d’extraction et même parfois celui de construction. Toutefois, on voit aussi une certaine intention ostentatoire. La porte de Mars est le plus grand arc connu de tout l’Empire, son incorporation à la muraille n’est pas si anodine.

De plus, les sites choisis pour recevoir les murailles sont généralement en hauteur, sur le point le plus haut au sein de l’agglomération. L’exemple du Mans est là encore tout à fait approprié pour illustrer cette caractéristique, et encore une fois le côté défensif prime dans cette vision de la muraille. Cependant, en plaçant ainsi l’enceinte en hauteur, elle est aussi plus visible, attire l’œil et s’impose par rapport aux autres édifices. Elle signale l’importance de la ville, sa richesse et sa puissance.

Parement extérieur en opus mixtum avec les motifs géométriques. © P. Bacoup

Fig. 3 : Parement extérieur en opus mixtum avec les motifs géométriques. © P. Bacoup

Enfin, il est nécessaire de s’intéresser au contexte politique de la période. En effet, on se trouve à la sortie de la crise du IIIe siècle  qui s’est étalée de 235 à 284 apr. J.-C., l’empereur Dioclétien prend le pouvoir et tente de réaffirmer sa puissance et celle de l’Empire. Il entame alors un programme de fortification des villes importantes, autant pour les protéger des arrivées de plus en plus importantes de peuples germaniques, que pour afficher le prestige de l’Empire et le rétablissement d’un véritable pouvoir impérial. Vindunum (Le Mans) est ainsi dotée d’une enceinte datant de l’Antiquité tardive qui est, aujourd’hui, la mieux conservée de France. La muraille est donc un témoin unique de l’architecture romaine. De plus, l’enceinte est remarquable par les réalisations faites à vocation ostentatoire. Les bâtisseurs ont joué avec les couleurs des différents matériaux à leur disposition pour obtenir des ornementations géométriques ainsi qu’une couleur rouge caractéristique.

        L’emmurement des villes romaines durant la fin du IIIe et les IVe et Ve siècles témoigne donc bien des arrivées barbares, par raids ou par migrations. Cependant, cet enfermement n’est pas la conséquence de l’unique facteur « barbare » mis en avant le plus fréquemment, mais bien d’une multitude de raisons dont la volonté du pouvoir impérial de réaffirmer sa puissance, mais également un désir d’ostentation des villes de l’Empire.

Paul Bacoup


GUILLEUX J., L’Enceinte romaine du Mans. Saint-Jean-d’Angély, Jean-Michel Bordessoules, 2000.

Le Service Animation du Patrimoine et Tourisme Urbain du Mans, Ville d’art et d’histoire, et le comité scientifique, Laissez-vous conter l’enceinte romaine (PDF) [en ligne]. Consulté le 17 février 2015. URL : http://www.libtheque.fr/scripts/download.php?file=FICHIER_COMP_5427hgce2_n_1&ext=pdf

Office de tourisme du Mans, L’enceinte romaine du Mans – cité Plantagenêt [en ligne]. Consulté le 17 février 2015. URL : http://www.lemans-tourisme.com/fr/architecture-patrimoine/enceinte-romaine.html

Institut national de recherches archéologiques préventives, Archéologie : l’Antiquité gallo-romaine à Reims [En ligne]. Consulté le 21 avril 2015. URL : http://www.inrap.fr/atlas/reims/periodes-chronologiques/antiquite-gallo-romaine

Des « invasions » aux « migrations », l’évolution vue au travers de représentations picturales

       Éloignons nous quelque peu du domaine archéologique, pour nous ouvrir sur une autre vision des migrations barbares, celle de l’art. Cet article aura en fait pour but de retracer l’évolution et les différentes visions des mouvements de populations barbares, au travers d’exemples picturaux. L’expression « Les Grandes Invasions » est encore couramment utilisée à l’oral comme à l’écrit, cependant la communauté scientifique tend à corriger cette vision à sens unique, fermée et qui apparait comme dépassée aux vues des recherches et connaissances actuelles, avec l’utilisation d’un terme moins connoté, les migrations. Il permet d’ouvrir sur plusieurs explications aux arrivées barbares dans l’Empire romain sans qu’elles ne soient obligatoirement dues à un désir de conquête guerrière.

© Eugène Delacroix (1847), Détail Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les Arts

© Eugène Delacroix (1847). Détail : Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les Arts

L’arrivée des Huns depuis l’est et les plaines asiatiques force  les peuples germaniques à se déplacer vers le limes de l’Empire. Au cours du IIIe et au IVe siècle, il devient courant que des populations barbares soient installées dans les provinces romaines. Certaines sont d’ailleurs fédérées et peuvent servir au sein de l’armée romaine, c’est le cas pour les Wisigoths ou les Francs dans les provinces gauloises. Ces arrivées ne ressemblent pas véritablement à ce que pourrait définir le terme « invasions », mais plutôt à de simples migrations de peuples contraints pour différentes raisons à quitter leur terre, pour s’installer ailleurs. D’autre part, on voit des peuples pénétrer dans l’Empire romain pour piller ses richesses par raids au IIIe siècle, mais ils ne s’installent pas sur les lieux et retournent généralement sur leurs terres. Enfin, on voit tout de même au cours du Ve siècle ce qui pourrait s’apparenter à la définition d’invasion, avec les différents sacs de Rome en 410 et en 455 par les Wisigoths d’Alaric Ier, puis les Vandales de Genséric, même si, là encore ils quittent l’Urbs par la suite et procèdent à des « sacs respectueux ».

La distinction que nous venons d’énoncer est assez ancienne du côté oriental du Rhin. En effet, quand les historiens et archéologues romanophones utilisaient encore l’expression des « Grandes Invasions » en bon héritier des auteurs antiques chrétiens, ceux germanophones préféraient celle de « migration barbares », Völkerwanderung. Et il est intéressant d’observer l’évolution de la représentation picturale des migrations barbares au sein de la partie romanophone.

© La invasion de los barbaros, Ulpiano Checa, 1887

© La invasion de los barbaros, Ulpiano Checa, 1887

Ulpiano Checa (1860-1916) est un peintre et graveur espagnol. Considéré comme un précurseur de l’impressionnisme, Checa est un maître de la représentation équine. Grand voyageur il nous laisse plus de 250 œuvres dont une qui nous intéresse particulièrement, La invasión de los bárbaros réalisée en 1887. Héritier de la pensée latine son tableau montre une arrivée violente de Barbares à chevaux et armés dans une ville romaine matérialisée par la représentation d’un temple romain classique. La technique et les couleurs utilisées augmentent l’impression de chaos qui illustrait au mieux la conception qu’avait les occidentaux des arrivées barbares jusqu’à la fin du XXe siècle. On trouve une certaine quantité de toiles de peintres français, italiens ou espagnols avec ces idées de destructions violentes à l’arrivée des peuples germaniques par exemple Invasions barbares de Théodore Chassériau, grand peintre français dont les maitres étaient Théophile Gautier et Eugène Delacroix .

La traversée du Rhin par les barbares © Dessin de Histoire de France en BD de Larousse

La traversée du Rhin par les barbares
© Dessin de Histoire de France en BD de Larousse

Cependant la représentation picturale des migrations va se modifier au sein de l’« ouest romain », cette évolution est visible avec le dessin tiré d’ « Histoire de France en BD » publié par Larousse. On voit véritablement l’illustration d’une migration d’un peuple, avec la représentation de Germains traversant le Rhin complètement durant l’hiver 406. Le fleuve étant gelé, les passages vers l’intérieur de l’Empire étaient plus nombreux ce qui a facilité les migrations. De plus, la rigourosité de l’hiver est d’ailleurs entendue comme une des raisons des mouvements des populations germaniques.

Les représentations germaniques des migrations barbares ne sont pas très nombreuses, il est donc compliqué d’étudier la vision artistique des peintres transrhénans sur cet épisode. Cependant, l’idée de Völkerwanderung a été intégrée par la plupart des historiens et archéologues d’aujourd’hui, germanophones ou non.

Paul Bacoup


Sources :

BLOEME Jacques, Les migrations germaniques (alias les invasions barbares) : les ostiques et les westiques [en ligne]. Consulté le 25 février 2015. URL : http://www.jacquesbloeme.fr/les-invasions-barbares.html

Cap Concours : réviser, s’évaluer, réussir, Les migrations barbares [en ligne]. Mis à jour en février 2015. Consulté le 25 février 2015. URL : http://www.cap-concours.fr/enseignement/preparer-les-concours/crpe-nouveau-concours/les-migrations-barbares-mas_his_08

Slideshare (2007), La fin de l’Antiquité [en ligne]. Consulté le 25 février 2015. URL : http://fr.slideshare.net/origene/la-fin-de-lantiquit

Les éléments de parure wisigoths en Hispania aux Ve et VIe siècles

       Parlons maintenant de certains équipements retrouvés en fouille qui nous ont permis d’attester de l’arrivée des les Wisigoths dans la péninsule ibérique au cours du Ve siècle. Nous regarderons plus particulièrement les éléments de parures qui nous sont parvenus et qui sont datés de cette période. Il est important de comprendre que ces objets sont difficiles à interpréter et à identifier lorsqu’ils sont retrouvés au sein de l’Empire romain. En effet, la population germanique est assez minoritaire en termes de nombre. De plus, durant la période où les Wisigoths coexistent avec les Romains – entendons par ce terme les habitants de l’Empire –, ils font partie d’une classe de militaires, ne participant donc pas aux activités artisanales et s’approvisionnant au prêt des artisans romains. Cependant, les archéologues ont pu mettre un certain nombre d’éléments de parure au jour qui pourraient attester de l’installation de ce peuple germanique dans l’Empire romain, en Hispania. Les exemples utilisés seront surtout issus de nécropoles situées au centre de la péninsule ibérique.

Fig. 1 : Fibules hispano-wisigothiques, Tierra de Barros Estremadura. Walters Gallery, Baltimore.

Fig. 1 : Fibules hispano-wisigothiques, Tierra de Barros Estremadura. Walters Gallery, Baltimore.

Les premiers éléments très présents sont les fibules car la quasi-totalité des peuples à cette époque, si ce n’est tous, y avaient recours, de plus ce sont des éléments souvent mixtes, même si en l’occurrence, elles font parties du « costume national gothique » (Kazanski, 1991, p. 98). La découverte d’un grand nombre de fibules wisigothiques au cœur de l’Espagne dans des sites de nécropoles comme Duranton (660 tombes), Castiltierra ou Madrona, a été très importante pour les connaissances archéologiques de ce peuple et attester la présence wisigothique. Ces fibules ont une tête semi-circulaire et un pied plus ou moins en losange, elles sont dites de types « Smolin » et étaient portées par paire. Bien que certains émettent des doutes sur l’attribution de ce type de fibule aux Wisigoths exclusivement, elles marquent tout de même une présence de la mode danubienne au sein de la péninsule ibérique, et en corrélation avec les textes antiques, il ne fait aucun doute qu’en ces lieux, ces fibules appartenaient au peuple wisigoth, présent en Hispania dès le Ve siècle de notre ère.

Fig. 2 : Plaque-boucle wisigothique en bronze cloisonnée (verre clair et ambré), Europe du sud-ouest, Ve - VIe s. apr. J.-C.

Fig. 2 : Plaque-boucle wisigothique en bronze cloisonnée (verre clair et ambré), Europe du sud-ouest, Ve – VIe s. apr. J.-C.

Les plaques-boucles sont, elles aussi, assez représentées dans les artefacts archéologiques retrouvés en Espagne actuelle. Grandes et rectangulaires, elles appartiennent elles aussi à ce que Michel Kazanski appelle le costume national des peuples goths. Selon G.G. Koenig, ces plaques-boucles possèdent soit un ardillon très recourbé à l’extrémité ou alors une plaque losangé et seraient ainsi caractéristiques de la mode danubienne du Ve-VIe siècle. Malgré cette certaine standardisation de forme des plaques-boucles, on retrouve une diversité de décor assez importante, avec des gravures, des incisions ou encore l’incorporation d’autres matières dans le bronze d’origine grâce à la technique du cloisonnement (verre de couleur, pierres semi-précieuses). Parmi les exemples de plaques-boucles retrouvées in situ les plus connues, il est très intéressant de regarder celle de la tombe wisigothique d’Aguilafuente qui provient de la tombe d’une femme datée du VIe siècle, puisqu’elle a été retrouvée accompagnée des éléments caractéristiques du costume féminin à la mode danubienne, dont deux fibules (cf. supra) et de plusieurs bijoux.

Ces bijoux seront les derniers éléments de parure desquels nous parlerons dans cet article. Ils font l’objet de moins d’études que les autres artefacts présentés, tout simplement car ils sont moins fréquents et qu’ils ne sont pas obligatoirement des indicateurs précis et sûrs d’un peuple. En effet, les bijoux ont été les premiers touchés lors du phénomène d’acculturation entre les Wisigoths et les Romains et les échanges allant bons trains, les bijoux peuvent parfois ne pas être dus à une présence wisigothique. On trouve généralement des bracelets de différents métaux, des colliers de perles et des boucles d’oreille dont certaines ont des pendants polyédriques incrustés de verre de couleur. Tous ces bijoux ont été attestés dans les sépultures du centre de l’Hispania, dont la nécropole de Madrona présentant un panel assez varié de ces éléments de parure.

Fig. 3 : Vestiges d'une sépulture wisigothique en Hispania

Fig. 3 : Vestiges d’une sépulture wisigothique en Hispania

Tous ces propos tendent à être nuancés voire contredites par certains chercheurs. En effet, ces derniers amène la thèse selon laquelle il faudrait « nier toute possibilité de caractérisation d’un groupe ethnique à partir d’objets funéraires (La Rocca, 1989 ; Kulikowski, 2004) » (Ripoll et Carrero, 2009), cependant cette idée n’est pas suivi par la majorité des archéologues. Le deuxième phénomène qui demande à nuancer l’attribution des vestiges énoncés aux Wisigoths est double, d’une part leur acculturation avec les Romains peut semer le doute quant à l’attribution des sépultures aux uns ou aux autres et d’autre part, le fait que les Wisigoths n’aient laissé pratiquement aucun vestige en Gaule Aquitaine un siècle avant, alors qu’ici, en Hispania, on retrouverait une quantité assez extraordinaire d’objets wisigoths. Cependant, nier la présence de Goths sur la péninsule ibérique, serait aussi faire preuve d’une fermeture d’esprit, puisque les sources écrites antiques la mentionnent clairement. Les témoins archéologiques fournissent par ailleurs une fiabilité à ces sources qui à l’état actuel de la recherche sont indéniables.

Paul Bacoup


Sources :

KANZANSKI Michel, Les Goths (Ier-VIIe après J.-C.), Paris, Errance, 1992

RIPOLL Gisela et CARRERO Eduardo (2009), « Art wisigoth en Hispania : en quête d’une révision nécessaire », Perspective [en ligne], mis en ligne le 08 juin 2013. Consulté le 10 février 2015. URL : http://perspective.revues.org/1381

Lurio Addl (2014), Les arts Wisigothiques en Septimanie [en ligne]. Consulté le 9 février 2015. URL : http://www.lurioaddl.com/Pages/ArtsWisigothiques.aspx

Fig. 1 : Lurio Addl (2014), Les arts Wisigothiques en Septimanie [en ligne]. Consulté le 03 avril 2015. URL : http://www.lurioaddl.com/Pages/ArtsWisigothiques.aspx

Fig. 2 : Antiqueo.com, Haut Moyen-Age – Antiquité Tardive, 400 – 900 ap.J.C. – Plaque-Boucle Wisigothique Cloisonnée [en ligne]. Consulté le 01 avril 2015. URL : http://antiqueo.com/fr/artefacts/hautmoyenage/plaque-boucle_wisigothique_cloisonnee.html

Fig. 3 : Eger Christoph (2005), « Westgotische Gräberfelder auf der Iberischen Halbinsel als historische Quelle : Probleme der ethnischen Deutung », dans Cum grano salis, pp. 165-181. [en ligne]. Consulté le 10 février 2015. URL: https://www.academia.edu/1076036/Westgotische_Gr%C3%A4berfelder_auf_der_Iberischen_Halbinsel_als_historische_Quelle._Probleme_der_ethnischen_Deutung

La tombe de Childéric Ier : un Franc romain

       Childéric Ier, roi des Francs Saliens de 457 à 481 apr. J.-C., successeur de Mérovée et père de Clovis Ier, est considéré comme l’un des premiers rois mérovingiens. Fédérés par l’Empire romain, les Francs Saliens résident en Belgique Seconde, dans le nord-ouest de la Gaule, avec pour chef-lieu la ville de Tournai. Après avoir été exilé en Thuringe quelques temps, Childéric Ier est rétabli en 463 et en tant que gouverneur de la Belgique Seconde pour l’Empire, il prit part à différentes batailles pour le compte de l’armée romaine face aux Wisigoths à la bataille d’Orléans en 463 par exemple, mais aussi contre les Burgondes ou encore les Saxons à Angers en 469. Une fois l’Empire romain d’Occident tombé en 476, il reste fidèle à Odoacre, reconnu par l’empereur d’Orient Zénon comme roi d’Italie et des provinces de l’Occident. Pour prouver sa fidélité, il vainc les Alamans en Italie du Nord. La date de sa mort n’est pas réellement connue, on la situe entre 477 et 484, la date communément retenue restant 481. Sa tombe a été découverte à Tournai en 1653.

Fig. 1 : Objets d’orfèvrerie retrouvé dans la tombe de Childéric. Planche de Jean-Jacques Chifflet.

La tombe de Childéric Ier a été découverte fortuitement en 1653 à Tournai lors de la reconstruction d’un hospice au pied de l’église Saint-Brice. Un ouvrier mit au jour un véritable trésor dont le chanoine Jean-Jacques Chifflet publia en 1655 les premiers résultats dans Résurrection du roi des Francs Childéric Ier. La tombe subit des pillages dès sa découverte. Louis XIV reçu en 1665 de l’empereur Léopold une partie importante des objets trouvés qu’il entreposa au Cabinet des médailles de la Bibliothèque royale. En 1831, pratiquement tout est volé pour être fondu, faisant de l’ouvrage de Chifflet une référence inestimable. Parmi les objets retrouvés, les plus importants sont l’épée d’apparat, des bijoux d’or et d’émail cloisonné avec des grenats, une tête de taureau en or, des abeilles en or et un anneau sigillaire. Mais ce qui est intéressant d’analyser, est le mélange des coutumes funéraires germaniques et de celles romaines, présentant le défunt comme un Franc Romain.

Les recherches successives ont mis au jour la tombe de Childéric dans son ensemble. Et les traditions germaniques sont importantes. Tout d’abord la tombe se situait sous un tumulus d’une vingtaine de mètre de diamètre. On a trouvé autour trois fosses contenant au total vingt-et-un chevaux, ce qui était assez courant dans les traditions germaniques (même si ce chiffre reste élevé par rapport à la moyenne de deux ou trois chevaux).

Reconstitution du costume de Childéric Ier  d'après P.Perrin et M.Kazanski

Fig. 2 : Reconstitution du costume de Childéric Ier d’après P.Perrin et M.Kazanski

Accompagnant le roi, on a retrouvé une tête de cheval avec son harnachement richement décoré, qu’on attribue à la mouture personnelle de Childéric, symbole de puissance chez certains peuples germaniques. Comme le veulent les coutumes franques, la tombe de Childéric est une inhumation habillée, il a été enterré avec un manteau rouge en soie brodé d’abeille d’or (le paludamentum), son épée embellie d’or et de grenats (mode hunnique) et une multitude de bijoux. De plus, ont été déposée aux côtés du défunt sa francisque et sa framée, montrant son appartenance ethniques et son haut statut social. Pour compléter ce panel d’arme, un scramasaxe a été aussi déposé. Enfin, le bracelet torse parachève les éléments principaux retrouvés dans la tombe et qui montrent l’appartenance de Childéric au peuple franc.

Extrait d'une planche de dessins tiré de

Fig. 3 : Extrait d’une planche de dessins tiré de : Bernard de Montfaucon, Les monuments de la monarchie française, vol. 1

C’est cette dernière arme qui permet une transition toute faite vers les coutumes romaines liées à la tombe de Childéric Ier. En effet, la facture de l’arme rappelle énormément les scramasaxes fabriqués à Constantinople et offerts aux chefs barbares. On trouve de même pour compléter cette relation avec Constantinople et l’Empire, une centaine de pièces d’or principalement frappées sous Zénon. Enfin, une fibule cruciforme en or vient remémorer une dernière fois que Childéric détient son pouvoir par l’Empire. L’objet qui est peut-être le plus explicite reste l’anneau sigillaire en or massif sur lequel est inscrit CHILDERICI REGIS, « du roi Childéric », montre que le défunt apposait son nom sur des documents officiels en latin en tant que roi d’un peuple fédéré par les romains. C’est aussi grâce à cette bague qu’on a pu identifier rapidement le défunt. Ensuite, ses habits mettent en avant son statut de général romain, avec une cuirasse et son paludamentum qui est aujourd’hui bien connu dans les différentes représentations de généraux militaires romains. Dans un dernier temps, c’est l’emplacement de la tombe qui est intéressant. D’une part, l’inhumation n’est pas la tradition transrhénane prédominante, mais une accoutumance à la coutume romaine de la part de Francs. D’autre part, la sépulture est en bordure de voie et en périphérie de l’agglomération de Tournai, à l’image de la tradition romaine qui veut une séparation du monde des vivants, à l’intérieur de la ville, et celui de morts, à l’extérieur.

Les éléments de cette sépulture retrouvée par hasard près de l’église Saint-Brice de Tournai ont amélioré considérablement nos connaissances sur le roi Childéric Ier, père de Clovis Ier, Franc et général romain.

Paul Bacoup


Sources :

Universalis, « CHILDÉRIC Ier (436 env.-481) roi des Francs Saliens (457-481) », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Consulté le 2 mars 2015. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/childeric-ier/

La France pittoresque (2010), Childéric Ier (né vers 436, mort en 481) (Roi des Francs Saliens : règne 457-481) [en ligne]. Consulté le 2 mars 2015. URL : http://www.france-pittoresque.com/spip.php?article2271

Tombes et sépultures dans les cimetières et autres lieux (2012), Childéric Ier [en ligne]. Consulté le 2 mars 2015. URL : http://www.tombes-sepultures.com/crbst_1290.html

Thucydide (2013), La tombe de Childéric [en ligne]. Consulté le 3 mars 2015. URL : https://blogthucydide.wordpress.com/2013/08/08/la-tombe-de-childeric/

LENFANT Pierre-Emmanuel (2011), « Le Roi est mort… Vive le Roi », archeologia.be [en ligne]. Consulté le 3 mars 2015. URL : http://www.archeologia.be/Tournai_2011_12_Expo-Childeric.html

Fig. 1 : Bibliographie Mérovingienne, Tournai (Hainaut, Belgique), sépulture de Childéric [en ligne]. Consulté le 6 mars 2015. URL :http://bibliomero.blogspot.fr/2014/10/tournai-hainaut-belgique-sepulture-de.html

Les coutumes funéraires en Gaule du IVe siècle au VIe apr. J.-C.

       L’archéologie funéraire travaille dans deux domaines lorsqu’il s’agit d’identifier les groupes ethniques étudiés, dans un premier temps en anthropologie physique ou biologique, c’est-à-dire les caractères morphologiques des os et tout ce qui peut y être lié (alimentation, combat, …), et dans un second temps sur les pratiques funéraires, soit le mobilier et les caractéristiques des tombes. Les arrivées massives de populations germaniques au cours des IVe et Ve siècles ont entrainé des modifications des coutumes funéraires romaines présentes dans toute la Gaule depuis la conquête dans les années 50 av. J.-C. par Jules César. Aux IVe et Ve siècles la Loire est la limite entre une zone septentrionale plutôt francisée et le royaume wisigoth, avec des coutumes funéraires assez caractéristiques au nord et d’autres moins expressives au sud. Ensuite, avec les années charnières des Ve-VIe siècles, on assiste à l’expansion maximale franque et la prise du royaume wisigoth d’Aquitaine par Clovis et les Francs. La Gaule est donc majoritairement franque.

Sépulture masculine aristocratique mérovingienne à Saint-Dizier (Haute-Marne), milieu VIe siècle © L. de Cargoüet/Inrap

Fig. 1 : Sépulture masculine aristocratique mérovingienne à Saint-Dizier (Haute-Marne), milieu VIe siècle
© L. de Cargoüet/Inrap

Durant le IVe siècle, les troupes barbares au service de l’armée romaine sont identifiables par le dépôt d’équipements militaires au sein de leurs sépultures. Cet équipement est certes généralement de facture romaine, mais les soldats romains n’avaient pas pour habitude de déposer du matériel dans leurs tombes. De plus, les femmes barbares sont inhumées avec leurs époux et avec leurs éléments de parure caractéristiques de leur appartenance ethniques. Cependant, les femmes franques se vêtissent à la mode romaine dès le début du Ve siècle. Ce sont les sépultures masculines et l’intérêt important que les hommes portaient à être inhumés en arme – en référence au statut d’homme libre – qui nous permettent d’identifier plus facilement les Francs. Le cimetière de la Gravette à L’Isle-Jourdain dans le Gers est une découverte importante montrant la présence de Francs dans la région de Toulouse, liée à la conquête de l’Aquitaine, avec des tombes très caractéristiques et la présence d’armes assez nombreuses. Les tombes en arme ont, de plus, une importance particulière puisqu’elles semblent être un indicateur du statut social, suivant le type d’arme et le nombre (épée, angon, casque, cheval, …). Dans les difficultés de l’archéologie funéraire apparait l’attribution de ce mobilier militaire à une population, en reprenant l’exemple d’Anne Nissen-Jaubert, bien que la francisque soit particulièrement liée aux Francs, une sépulture masculine à Vron dans le Pas-de-Calais renferme et une francisque et une poterie de type saxon, ne permettant pas une identification précise du défunt. Ces tombes en arme sont très fréquentes dans les territoires  francs ou saxons, on ne les connait cependant pas beaucoup chez les Wisigoths.

Reconstitution du costume de Childéric Ier  d'après P.Perrin et M.Kazanski

Fig. 2 : Reconstitution du costume de Childéric Ier d’après P.Perrin et M.Kazanski

L’arrivée de Childéric Ier et des Francs a également influencée autrement les coutumes funéraires de la partie septentrionale de la Gaule. Dès 450 apr. J.-C., on voit en effet les premières occurrences d’inhumations habillées. Avec les populations franques, apparait aussi un changement d’organisation des zones funéraires, on trouve alors des « cimetières en rangées » (A. Nissen-Jaubert, 2007) très bien illustrés par le site de Frénouville dans le Calvados, avec la réorientation des tombes sur des axes est-ouest et disposées en véritables rangées. Selon Anne Nissen-Jaubert toujours, cette nouvelle organisation est le fruit d’« influences culturelles réciproques entre des populations gallo-romaines et franques », puisqu’en Germanie l’incinération prédominait.

En ce qui concerne les Wisigoths et les Burgondes, ce sont généralement les sépultures féminines qui apportent des indications sur la présence de ces peuples avec la préservation du costume traditionnel danubien (voir article « Les éléments de parure wisigoths en Hispania aux Ve et VIe siècles ») ou avec la déformation crânienne caractéristique des peuples orientaux, en effet les hommes auraient rapidement adopté la mode vestimentaire romaine. Cependant, dans le royaume wisigoth, au sud de la Loire, les coutumes funéraires restent très pauvres, on trouve très peu de mobilier sur tout la période du Ve siècle au sein des sépultures, mises à part quelques fibules en arbalète et des peignes en os. Selon Michel Kazanski, l’inhumation habillée n’était en aucun cas pratiquée par les Wisigoths

La fin du Ve siècle voit l’expansion maximale du royaume wisigoth avant leur défaite face au Francs de Clovis en 507 dans les plaines de Vouillé. Cette période de troubles suscite des difficultés à attribuer le mobilier funéraire (de plus en plus nombreux) à une population particulière. Au cours du VIe siècle, l’inhumation habillée est pratiquée par tous (Francs ou non) dans toute la Gaule, rendant encore plus problématique les attributions culturelles de certaines sépulture. Cette pratique se généralise par les contacts entre les Francs et des Wisigoths durant la conquête, ensuite entre l’Hispania et la Gaule. Ces contacts sont d’autant plus visibles que des éléments du costume féminin wisigothique sont retrouvés en Gaule septentrionale. Cependant les modalités et les contextes de ces contacts restent encore très débattus et aucune thèse ne semble réellement faire l’unanimité au sein de la communauté scientifique.

Sépulture de cheval à Saint-Didier, VIe siècle, située non loin de celle d'un mérovingien Image tirée de : http://philippelopes.free.fr/TombesBarbares.htm#IA

Fig. 3 : Sépulture de cheval à Saint-Didier, VIe siècle, située non loin de celle d’un mérovingien

Moins fréquemment, on retrouve sur le sol de la Gaule durant notre période des tombes saxonnes, à Hordain en partie septentrionale par exemple, avec des coutumes propres comme l’incinération ou des tombes de chevaux. Ou encore des sépultures de Vandales (Toulouse) ou de Burgondes (Savoie).

Les migrations barbares et l’acculturation des nouveaux arrivants et des Gallo-romains ont entrainé des changements importants quant aux coutumes funéraires présentes jusqu’alors en Gaule. Selon les peuples, le sexe des individus entraine l’identification ou non de l’ethnie à laquelle le défunt appartenait. L’archéologie funéraire a aussi apporté des précisions sur les vêtements et armes portés et utilisés par les différents peuples, tout en prenant en compte les difficultés d’attribution des sépultures en fonction du matériel archéologique retrouvée en fouille. Les contacts et les échanges peuvent parfois induire en erreur les jugements et analyses qui sont continuellement remis en question, pour obtenir des résultats aux plus proches de la réalité historique. En Gaule, l’évolution des coutumes funéraires est très liée à celle du peuple franc, ses tombes en arme, ses inhumations habillées et ses cimetières orientés et en rangées. A la fin de notre période, on ne parle d’ailleurs plus de la Gaule, mais du Royaume des Francs.

Paul Bacoup


       Sources :

NISSEN-JAUBERT Anne (2007), « Migrations et invasions de l’Antiquité tardive à la fin du premier millénaire : affichages identitaires, intégration et transformations sociales », Archéopages [en ligne], 18, pp. 26-37. Mis en ligne le 06 décembre 2010. Consulté le 24 février 2015. URL : http://www.inrap.fr/userdata/c_bloc_file/6/6893/6893_fichier_dossier18-nissen-jaubert.pdf

STUTZ Françoise (2000), « L’inhumation habillée à l’époque mérovingienne au sud de la Loire », Mémoires de la société archéologique du midi en France [en ligne], 60, pp. 33-47. Consulté le 23 février 2015. URL : http://www.societes-savantes-toulouse.asso.fr/samf/memoires/t_60/33-47FST.PDF

            Clio et Calliope, Archéologie et rites funéraires [en ligne]. Consulté le 23 février 2015. URL : http://www.clioetcalliope.com/medieval/rite/rite.htm

Fig. 1 : INRAP (2012), Découverte de tombes aristocratiques mérovingiennes à Saint-Dizier (Haute-Marne) [en ligne]. Consulté le 5 mars 2015. URL : http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Actualites/Communiques-de-presse/p-97-Decouverte-de-tombes-aristocratiques-merovingiennes-a-Saint-Dizier-Haute-Marne-.htm

Fig. 3 : Philippe Lopes,Tombes Barbares (Saint-Dizier, France) [en ligne]. Consulté le 5 mars 2015. URL : http://philippelopes.free.fr/TombesBarbares.htm#IA